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Gabrielle Desabers


"J'écris les livres que j'aimerais lire."

 
Jacques Attali

Je rêvais d'une autre vie, premiers chapitres.

24/4/2018
Je rêvais d'une autre vie, premiers chapitres.
Prologue
 
Dans ce petit matin parisien bercé par le calme du lieu, elle entend un sifflement et ressent simultanément une impression de vertige. Elle s’écroule. Ses jambes ne la portent plus et, pourtant, elle a le sentiment de naviguer en pleine réalité au-delà de la conscience qu’elle peut en avoir habituellement. Ses sens sont exacerbés. Elle commence à percevoir une douleur diffuse dans tout son corps. Son cerveau tourne à grande allure. Après avoir entendu ce bruit, elle a ressenti un impact violent. La vie s’échappe. Elle croit que la fin approche. Le temps s’arrête, l’instant présent se fige. Son esprit est inondé de pensées. Elle n’a pas envie de mourir, mais elle l’accepte avec résignation. Elle ne se sent pas triste. Depuis plusieurs années, elle savait qu’elle mettait sa vie en péril, mais, pour quelles raisons ici, et ce matin ? Ce rendez-vous aurait dû déboucher sur de l’amour, de la tendresse et des baisers partagés, et non, sur cette fuite inexorable de son sang et de sa chaleur. Elle n’imaginait pas que la mort offrait ce temps de conscience intense avant la plongée dans le néant. Elle n’a pas de regret. Il est trop tôt pour quitter ce monde, mais elle a mené une existence pleine et utile. Elle s’est battue, elle a cru en un idéal, elle a aimé. Elle peut s’en aller en paix.
Dans le brouillard qui l’enveloppe, elle entend un murmure :
— Reste avec moi ! Accroche-toi !
Elle tente de soulever ses paupières, mais son corps ne lui obéit pas. Elle aurait voulu s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un mirage et que celui à qui appartient cette voix qu’elle reconnaîtrait entre toutes est bien penché au-dessus d’elle. Une pensée la transperce douloureusement : s’il se trouve près d’elle, peut-il également être celui qui lui a porté ce coup fatal ?

 
1
Paris, février 2015.

Plongée dans les plans d’un superbe immeuble de bureaux que nous nous sommes engagés à livrer dans les deux ans à venir, mes pensées s’envolent subitement sur la composition du menu de ce soir. Comme chaque semaine, mes deux grands fils viennent dîner et comme de coutume, ils arriveront à peu près à la même heure que leur père. Ils s’installeront tous les trois au salon autour d’un apéritif. Aucun d’eux ne s’inquiétera ni de la teneur du repas ni de mon activité en cuisine. J’en suis entièrement responsable. Depuis les premiers jours de mon union, j’ai considéré que le devoir d’une bonne épouse impliquait de tenir le foyer d’une manière exemplaire. J’ai habitué mon mari à cet état de fait et la vie a voulu que je mette au monde deux garçons qui se sont empressés de reproduire le comportement de leur père. Je ne peux pas les incriminer, la force du mimétisme les excuse. Isabelle, mon associée, mais avant tout mon amie, m’a très souvent rappelée à l’ordre : « Tu fais ton propre malheur, tu finiras par leur en vouloir ! Toi aussi, ton activité professionnelle te mobilise ! Et tes revenus participent à égalité à votre niveau de vie. ! Tu dois mettre ces trois machos devant les réalités de notre monde, ce n’est plus “bobonne” qui doit se coltiner toutes les tâches ménagères ! Tes fils doivent prendre conscience qu’ils ne trouveront jamais une femme qui accepte de se comporter comme leur mère. » Je savais qu’elle avait raison sur toute la ligne. Aujourd’hui, débordée par ce projet professionnel, j’aimerais pouvoir confier ma cuisine à l’un de mes hommes ou au moins reporter ce repas, mais je n’oserai pas. J’ai peur de tomber de mon piédestal de femme parfaite. Depuis vingt-cinq ans, je me bats pour mener tous mes rôles de front et même si à l’aube de la cinquantaine, j’ai envie de crier grâce, je ne sais plus comment sortir de ce personnage.
Je crois qu’il vaut mieux que je m’en amuse. Je lève la tête de mes plans et dans cet espace ouvert dans lequel nous sommes trois les yeux braqués sur nos dossiers, je lance :
— Les filles, ce soir comme chaque semaine, mes garçons viennent manger ! J’ai trois hommes à table ! Des idées pour mon repas ? 
Immédiatement, je capte le regard amusé d’Isabelle. Nous nous sommes rencontrées à l’école d’architecture, et depuis nous ne nous sommes jamais quittées. Je représente le Yin, elle, le Yang. Cette complémentarité a permis de construire une amitié indestructible et une association professionnelle efficace. Tout chez nous diffère ! Elle mesure plus d’un mètre soixante-dix alors que j’atteins difficilement le mètre soixante. Elle est blonde aux yeux bleus, je suis brune aux yeux noirs. Elle est expansive, je suis réservée. Et le trait de caractère qu’il m’arrive souvent de lui envier est sa capacité à foncer, à tout bousculer quand moi, je me complais dans la routine, l’inconnu me fait peur alors qu’elle, elle aime la nouveauté. Nous nous sommes mariées la même année. Sept ans plus tard, elle divorçait. Elle en est à son troisième conjoint tout en protégeant son indépendance. Ses deux filles, l’une de sa première union et l’autre de la dernière, ne se permettraient certainement pas de se présenter au domicile de leur mère à 25 ans avec leur sac de linge sale de la semaine. Chez moi, oui ! Ce soir en arrivant, les bras encombrés des courses que j’aurai effectuées précipitamment en sortant du bureau, je trouverai deux besaces pleines de chaussettes malodorantes devant ma machine à laver. Et, mes deux grands dadais repartiront quatre heures plus tard avec leur linge propre, sec et plié ! Isabelle se moque de moi en répétant que je veux que ma progéniture croie encore à la magie. Son regard amusé se transforme rapidement en un sourire ironique. Sa réponse fuse :
— Je propose que tu appelles Philippe et que tu lui annonces qu’aujourd’hui tu t’octroies une soirée entre filles. Tu ne rentreras qu’après minuit. Tu pourrais même oublier de lui téléphoner, mais je reste gentille, je ne te mets pas la barre trop haut.
— Un peu quand même ! Je n’ai jamais déserté le domicile conjugal pour un restaurant avec des amies et tu voudrais que je me lance un soir où mes enfants sont invités à dîner !
— Je te reprends. Premièrement, je ne crois pas qu’ils soient invités, ils se sont invités, c’est totalement différent. Deuxièmement, que tu ne te sois jamais autorisé une escapade sans ton mari depuis 25 ans, me désespère !
— Je sais que tu as raison. Mais si je veux changer les choses, il me semble plus judicieux de m’y prendre progressivement. Je programmerai une sortie entre filles un soir où je n’attends pas mes enfants. Alors ? L’une de vous me proposerait-elle une idée de repas ?
— Le problème dans ta phrase se situe dans les mots « si je veux changer les choses », je ne suis pas persuadée que tu le veuilles ! Mais, c’est ta vie.
Je sais qu’elle avait en partie raison. Je râle sur le comportement de mon mari et de mes enfants, mais jamais, je ne passe à l’action. J’ai conscience qu’ils se permettent d’agir avec moi comme si j’étais leur bonne à tout faire. Je n’en veux pas à mes fils. Pour eux, je suis disposée à tout donner. Mais, je ne comprends pas que Philippe ne s’aperçoive pas du gouffre entre mon mode de vie et le sien. Il est médecin homéopathe. Sa profession le mobilise de longues heures, mais mon métier d’architecte m’occupe également lourdement. Son cabinet, en plein centre de Paris, refuse déjà depuis de nombreuses années de nouveaux patients. Sa réputation et sa clientèle lui assurent des jours confortables jusqu’à sa retraite. Il ne craint rien. Son activité à la différence de la mienne ne souffre pas de la concurrence. Il n’a pas à se battre au quotidien pour maintenir son portefeuille de patients ou pour en conquérir de nouveaux. Moi, oui ! Malgré cet avantage indéniable, il ne me soulage en rien. Depuis plusieurs mois, il s’octroie des demi-journées dans la semaine pour se rendre au golf ou pour découvrir un musée ou un film. Il ne pense jamais qu’il pourrait en profiter pour visiter les rayons du supermarché ou passer l’aspirateur. De mon côté, cette période difficile pour le bâtiment me laisse peu de temps libre. Je quitte mon domicile cinq jours sur sept à huit heures du matin pour y revenir aux alentours de dix-neuf heures. Le samedi est exclusivement consacré à redonner à notre intérieur une allure digne et à remplir notre réfrigérateur. Le dimanche, que je passe très souvent seule depuis quelques mois, je me repose. En effet, Philippe a accepté des responsabilités au sein du conseil de l’Ordre ce qui multiplie les congrès dominicaux auxquels il se doit d’assister.
La voix de Céline me sort de mes réflexions :
— Fais simple, tu te fatigueras moins. Une raclette ! Tous les jeunes aiment !
— Je ne suis pas persuadée que Philippe sera emballé ! Mais pourquoi pas !
— Pour une fois, oublie Philippe et pense à toi. S’il veut un menu plus élaboré qu’il s’y mette !
— J’approuve, ajoute Isabelle.
Je souris. Je crois que je vais les écouter, je me contenterai de cuire des pommes de terre. Ce sera ma petite rébellion, même si elle se situe bien en dessous de celle suggérée par Isabelle.
Céline travaille avec nous depuis dix ans. Elle a 35 ans. En 2013, nous lui avons proposé d’entrer dans le capital de la société et de devenir la troisième associée. Isabelle et moi approchons de la cinquantaine, et il nous a semblé judicieux de préparer notre retraite. Céline, même si elle ne rachète pas nos parts, saura gérer efficacement le cabinet et s’entourer des bonnes personnes. Je lui accorde toute ma confiance. En attendant, sa jeunesse apporte une nouvelle vision à nos projets. À la différence d’Isabelle, elle ne se permet pas de donner son avis sur ma vie privée. Mais elle nous parle souvent de son conjoint et de ses deux filles de 7 et 5 ans. Il est évident que le partage des tâches ne représente pas qu’une vue de l’esprit dans son couple. Entre elle et Isabelle, j’ai l’impression que je suis la seule à vivre au temps de l’Homme de Néandertal.
 
En franchissant la porte de mon appartement, les bras remplis de victuailles, je constate que mes prémonitions se confirment. Mes trois compères sont assis autour d’un verre et aucun n’a jugé utile d’approcher de la cuisine. Mécaniquement, je range les courses, je mets les pommes de terre à cuire, je lance le circuit de la machine à laver, je dispose le fromage et la charcuterie sur des plats et je me dirige, la vaisselle en main, vers la salle à manger pour dresser le couvert. Ce n’est qu’au moment où je rentre dans la pièce que mes fils daignent venir vers moi pour me saluer. Mon mari ne bouge pas. Depuis ma conversation de ce matin avec Isabelle, j’ai du mal à sortir du mode critique. Je ne peux pas chasser de mon esprit que d’entendre leur mère s’activer dans la cuisine ne leur inspire pas l’idée de venir m’embrasser. Je dois alors reconnaître que les choses se passent toujours de la même manière. Ils ont 26 et 24 ans. Aurais-je raté quelque chose dans leur éducation ? J’ai dû manquer de vigilance sur la politesse, la courtoisie, le respect envers les femmes et encore plus envers leur mère. Ils sont bien loin les deux petits garçons qui se précipitaient dans mes bras. Après un rapide baiser, ils reprennent leur conversation avec leur père. Je n’ai pas parlé, ils ne m’ont rien demandé, même pas le « ça va ? » de rigueur.
— À table !
Immédiatement, j’aperçois la grimace de Philippe devant l’appareil à raclette.
— J’ai fait simple, je manquais de temps.
Mais pourquoi suis-je obligée de me justifier ?
— Moi, cela me va très bien, j’adore ! lance Anthony, mon aîné.
— Moi aussi, j’aime, ajoute Benjamin.
Je ne dis rien, je souris. Je pense « merci mes fils, vous faites taire votre père ».
Ma conversation de ce matin me reste en tête et je ne peux que constater que durant tout le repas, mes trois hommes parlent à tour de rôle de leur métier, de leur vie et du fait qu’ils sont débordés. Ils ne cessent de se plaindre. J’écoute, je tente d’apaiser, je comprends, je propose des pistes. Puis après leur avoir servi le café, je me dépêche de vider la machine à laver et de remettre les vêtements pliés dans chacune des besaces. Il est 23 heures, je suis épuisée. J’entends alors :
— Maman, notre linge est rangé ? Il est temps qu’on aille se coucher.
Un rapide merci à deux voix, un baiser de la part de chacun et je les raccompagne sur le palier :
— Bonne semaine, mes chéris !
Quand je rejoins le lit conjugal après avoir débarrassé, Philippe dort déjà. Ce soir, aucun des trois ne m’a demandé des nouvelles de mon cabinet. Aucun des trois ne s’est inquiété de ma santé. Aucun des trois ne m’a remarquée. Pour eux, je suis devenue un mur indestructible qui leur fournit une ombre pour se reposer, une solidité pour s’appuyer et l’assurance d’un point fixe dans leur vie. Je ne suis pas transparente, je suis bien là, mais à leurs yeux, je n’existe que pour leur bonheur. À titre personnel, je ne ressens rien, ni manque d’amour, ni fatigue, ni indifférence. Je suis heureuse puisque je les ai !

Samedi 14 octobre 1939, au large des côtes britanniques.

Le hurlement d’une sirène déchire le silence de cette aurore maritime. Jean étendu auprès de Martina, sa jeune épouse, se redresse précipitamment de sa couchette. Il comprend immédiatement que le paquebot est en péril. À côté de lui, Martina, le visage ensommeillé le regarde avec détresse. Ses yeux, qu’il aime tant, le forcent à garder son calme.
— Nous allons nous habiller et monter sur le pont rejoindre les autres passagers. Ne t’inquiète pas, les convenances de la guerre imposent aux commandants des sous-marins de procéder à des sommations afin que l’équipage puisse se mettre hors de tout danger. De plus, rien ne dit que le capitaine du paquebot ne réussira pas à éviter l’affrontement. Quoi qu’il en soit, nous aurons le temps de monter à bord des canots de sauvetage.
Jean a conscience d’émettre de beaux principes auxquels il ne croit pas. Les Allemands ne respectent pas ces règles, édictées depuis la Grande Guerre dans des conférences où ils n’ont jamais eu leur mot à dire. Mais il veut à tout prix rassurer Martina. Bien qu’il n’y soit pour rien et qu’il en subisse lui aussi les conséquences, il aurait tellement désiré pouvoir lui offrir un voyage de noces paradisiaque. Ils en sont loin.
Quelques semaines après leur mariage, célébré en juillet dernier, ils ont embarqué à destination des Antilles. Jean rêvait d’une escapade amoureuse idyllique sous le soleil des tropiques. Il avait extrapolé des promenades dans une solitude à deux en communion avec la nature, le sable et la mer turquoise. La longue traversée maritime, au départ de Saint-Nazaire, leur avait offert un début de dépaysement, mais les contraintes de la vie sur un bateau ne favorisaient pas l’intimité. Alors qu’ils venaient à peine de poser le pied sur l’île de la Guadeloupe, la guerre était déclarée. La mobilisation générale des forces armées françaises était annoncée. En quelques heures, ce voyage qu’ils auraient dû vivre comme un rêve se transforma en un cauchemar. Officier de réserve, il est rapidement informé qu’il devra retourner en mer dès le lendemain à bord du paquebot Le Bretagne pour rejoindre l’armée française au plus vite. En quittant la Guadeloupe, malgré l’urgence, le bateau se dirige vers la Jamaïque.
En effet, pour tenter de déjouer les sous-marins, les Français et les Britanniques se servent de l’expérience acquise lors de la Première Guerre mondiale, les bateaux se déplacent en convoi. Le Bretagne rejoint d’autres navires britanniques et français. Jean, Martina et la totalité des passagers devront encore patienter une semaine en attendant que, pour plus de sécurité, les bâtiments soient camouflés. Les coques et les cheminées sont peintes en gris. Mais ce subterfuge ne suffisant pas, la traversée nécessite une vigilance de tous les instants. Depuis quinze jours qu’ils ont pris la mer, le voyage s’effectue toutes lumières éteintes et hublots fermés. Le Bretagne opère des changements répétés de direction et avance lentement pour tenter de brouiller sa piste.
Quelques minutes suffisent à Jean pour s’habiller. Bien que sa grande taille représente un problème dans l’exiguïté de cette cabine, la forme physique de ses 26 ans et sa sveltesse lui ont permis de réaliser cette gymnastique improvisée en très peu de temps. Depuis ses années de lycée, il prend soin de lui. Il aime à se vêtir de costumes bien coupés. Bien que les circonstances ne lui permettent pas une position prolongée devant un miroir, il peigne rapidement sa tignasse vers l’arrière. La mode met en avant les cheveux gominés, il s’en passera pour aujourd’hui. Vers 18 ans, il a pris conscience que sa prestance, son sourire espiègle et ses yeux bleus lui attiraient les regards féminins. Il a su en profiter jusqu’à sa rencontre avec Martina. De son côté, cette dernière, tremblante, s’emmêle dans ses jupons. Sa petite taille se meut habituellement avec beaucoup plus d’aisance dans cet espace restreint. Jean l’observe avec tendresse. Bien que le lieu ne se prête pas au romantisme, son trouble lui rappelle leur première rencontre.
Son agrégation d’italien en poche, il avait pris la route avec deux amis vers ce pays dont il maîtrisait la langue et qu’il avait appris à aimer tout au long de ses études. Sous ce soleil de juillet 1938, ils allaient rejoindre près de Naples, des correspondants italiens avec lesquels ils avaient entretenu des échanges épistolaires pendant plusieurs mois. Ces jeunes hommes de la bourgeoisie napolitaine les avaient invités dans leur famille. Dès leur arrivée chez Claudio, Jean avait été happé par le charme de sa sœur. Son teint doré faisait ressortir ses grands yeux bleus ombrés de cils interminables. Elle semblait très discrète et évitait avec application de s’approcher de cette bande masculine. Jean ne pouvait pas détourner son regard de sa longue tresse d’un noir de jais qui ondulait dans son dos au rythme de ses pas dansants. Il avait patienté une heure autour d’un verre en bavardant avec ses copains. Puis il avait osé solliciter Claudio pour qu’il lui présente sa sœur. L’Italien, avec un sourire qui en disait long, avait appelé la jeune fille :
— Martina, vient faire connaissance avec mes amis français !
Rougissante et embarrassée, elle les avait rejoints. Elle leur avait serré la main sans les regarder et sans prononcer une seule parole. Claudio avait sciemment mentionné Jean en dernier :
— Et pour la fin, Jean qui te dévore des yeux depuis son arrivée !
Quand elle s’était approchée de lui, elle avait rougi encore plus en fixant toujours le sol. Jean s’était emparé de cette menotte et l’avait portée à ses lèvres. Martina avait alors été obligée de lever son visage et de croiser son regard empli d’admiration. Pour sa part, il y avait lu beaucoup de retenue, mais également une profonde détermination. Immédiatement, il avait su qu’il voulait que cette femme soit la sienne.
 
Une secousse du navire qui semble avoir changé de bord le ramène au temps présent. Il s’empresse d’aider Martina. Il se remémore les articles des journaux parus en 1930, après la conférence de Londres. Si seulement les Britanniques avaient réussi à interdire les submersibles comme ils le souhaitaient, il ne serait pas là, à s’efforcer de garder son calme pour rassurer son épouse. Quinze minutes plus tard quand ils arrivent sur le pont, ils ne peuvent que constater la panique qui règne parmi les passagers. Beaucoup de femmes n’ont pas pris le temps de se vêtir. Elles déambulent en tenue de nuit, les cheveux au vent. Sans le formuler, Martina et Jean s’étonnent qu’elles n’aient pas respecté les consignes données dès le départ de la Jamaïque. Le capitaine avait précisé que si le Bretagne était attaqué, il fallait rejoindre le pont au plus vite chaudement habillé. Le risque d’être obligés d’évacuer le bateau impliquait qu’ils puissent passer de nombreuses heures dans les canots de sauvetage ouverts à toutes les intempéries. Jean saisit la main de son épouse et l’emmène vers la proue. De ce côté, l’espace paraît moins encombré. Il veut la mettre à l’abri de cette agitation nocive et contagieuse. C’est ainsi qu’il conçoit son rôle de mari. Il aime sa naïveté. Elle ne connaît rien aux difficultés de la vie. Élevée dans un milieu italien très bourgeois, elle a été protégée de toutes les horreurs de ce monde. Jean voudrait qu’elle ne change jamais. Il admire sa capacité à croire que les gens qui l’entourent ne peuvent se montrer que bienveillants. Il est convaincu qu’elle n’imagine pas qu’il existe des classes sociales manquant de nourriture. À ses yeux, la misère ne représente qu’un concept utilisé dans les contes pour faire rêver les enfants à l’avenir meilleur que leur apporteront leur obéissance et leur sagesse. Depuis plus d’un an qu’il l’a rencontrée, progressivement, il a découvert sa vision idéale de l’existence. Sur le pont de ce bateau, il prend conscience que la maintenir dans cet état d’esprit va se révéler très compliqué. Mais il veut y croire encore. Lui, issu d’un milieu modeste, et même s’il n’a jamais connu la faim, a eu trop souvent l’occasion dans l’épicerie de ses parents de côtoyer l’indigence de trop près. Il désire l’oublier et s’élever avec Martina vers les sphères privilégiées de la société.
Depuis quelques minutes, le navire force sa marche. Le sous-marin allemand l’a pris en chasse et ne quitte pas son sillage. Le Bretagne zigzague pour tenter d’échapper à son poursuivant. Jean essaie de suivre les manœuvres. Il ne connaît rien à la navigation, mais de sa période sous les drapeaux, il a appris à comprendre les codes militaires. Il s'aperçoit rapidement que le submersible est en train de les prendre de vitesse par la droite. Jean s’attend à entendre d’une minute à l’autre des tirs de sommation pour ordonner au Bretagne d’arrêter ses machines. Il voit la tourelle du sous-marin qui barre la route du navire. Tous les passagers ont observé la manœuvre. Le silence fait suite à la panique et au brouhaha. Le temps s’est figé. Subitement, un énorme vacarme éclate dans ce petit matin. Les Allemands, sans aucune sommation, viennent de tirer un coup de canon sur l’avant du bateau. Quelques cris sont rapidement couverts par l’ordre d’évacuation hurlé par les officiers. Jean serre la main de Martina, il craint que l’épouvante ne conduise à une bousculade mortelle parmi les voyageurs. À son grand étonnement, à un premier mouvement d’effroi succèdent une réelle discipline et une organisation parfaite. Les canots de sauvetage sont descendus et les passagers embarquent sans agitation inutile. Avant de poser son pied sur l’échelle, Jean jette un dernier coup d’œil vers le pont éventré sur lequel gisent quelques marins auxquels un médecin apporte les premiers secours. Les obus ont cessé temporairement leurs valses, autorisant l’équipe soignante à porter les blessés vers un canot. Après avoir descendu les premiers degrés de l’échelle, Jean tend les bras vers Martina pour la guider. À peine ont-ils rejoint la frêle embarcation que deux jeunes gens s’emparent des rames pour s’éloigner au plus vite du Bretagne qui reste la cible du sous-marin. Jean serre Martina contre lui. Il a conscience qu’ils ne sont pas encore sortis d’affaire, mais il ne doute pas que le faible nombre de victimes des obus allemands a permis d’éviter une panique parmi les passagers qui aurait pu être plus mortelle.
Sur ordre des militaires, les canots naviguent proches les uns des autres. Les jeunes voyageurs se relaient deux par deux pour ramer. Le commandant du Bretagne a annoncé qu’ils se situent, au plus, à cinq cents kilomètres des côtes britanniques. Sans émettre aucune remarque, Jean est amusé par l’officier qui présente cette information comme une nouvelle réjouissante. Cinq cents kilomètres au rythme des pagaies promettent de longues heures en mer et laissent envisager de nombreuses possibilités de ne jamais arriver à bon port. Même si à 26 ans, l’homme n’est pas particulièrement porté à l’introspection, cette situation dangereuse l’amène à dresser un bilan mental de sa courte existence. Il a la rage de vivre. Jean a su par les études s’élever au-dessus de sa classe sociale d’origine. Il se souvient du sourire de fierté de son père et des larmes de sa mère quand il leur avait annoncé qu’il venait d’obtenir brillamment son baccalauréat. Son admission à Normal sup, rue d’Ulm, n’avait pas eu le même effet sur sa famille. Pour ces derniers, n’ayant bénéficié que d’un enseignement succinct, le baccalauréat représentait le diplôme suprême. Ils ne connaissaient pas l’École Normale. C’est pourtant en intégrant cette élite que Jean avait senti qu’il quittait son milieu pour atteindre des sphères inexplorées de la société. Pendant toutes ces années, il a évité toutes discussions politiques, sa basse extraction sociale ne lui permettait pas de participer à des débats menés par des jeunes gens dont les pères baignaient tous plus ou moins dans les antichambres du pouvoir. S’il voulait faire carrière, il devait rester neutre car le sérail, auquel il n’appartenait pas, ne lui pardonnerait probablement pas le moindre faux pas. Aujourd’hui, agrégé et marié à une femme qu’il adore, mais qui néanmoins fait partie de la haute bourgeoisie italienne, il sait qu’il a en main les cartes pour mener une belle vie. Il ne veut pas qu’elle s’arrête sur cette mer hostile au large de la Grande-Bretagne.
Depuis plus de trois heures, ils errent au rythme des vagues, et Martina s’est endormie contre lui. Chacun leur tour, leurs coéquipiers se sont emparés des rames pour tenter d’atteindre ces côtes qui, bien que le jour soit maintenant totalement levé, n’apparaissent toujours pas. Jean réveille sa femme avec douceur pour qu’ils participent à l’effort commun. Jeunes et sportifs tous les deux, l’exercice ne leur pose aucun problème. C’est avec entrain qu’ils pagaient quand ils entendent l’officier présent dans l’embarcation crier :
— Je vois deux destroyers qui se dirigent vers nous !
Les yeux emplis de doutes et d’interrogations, les civils regardent les marins. S’agit-il de bateaux militaires amis ou ennemis ? La réponse fuse du canot le plus proche :
— Ce sont des Anglais !
Les sourires apparaissent sur tous les visages. Les femmes en tenue de nuit qui ont grelotté toutes ces longues heures laissent échapper des larmes de soulagement.


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