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Gabrielle Desabers


"J'écris les livres que j'aimerais lire."

 
Jacques Attali

Les petits papiers, premiers chapitres

1/10/2018
Les petits papiers, premiers chapitres
 

Prologue

La pointe bretonne, février 2009.
En ce dimanche matin, les voitures envahissent le parking de la plage du Petit Minou. Pourtant, ni la saison ni le temps ne justifient cet afflux. Comme souvent, dans le Finistère, il ne fait pas particulièrement froid, mais le vent souffle et des nuages gris suinte une bruine insidieuse. Erwan Kermarrec observe la mer. De belles vagues bien formées portent une multitude de masses noires. À cette distance, les flots semblent balloter des tonnelets échappés d’un bateau en perdition. À mieux y regarder, les rares promeneurs qui osent emprunter le chemin de randonnée qui longe la falaise s’aperçoivent que les moutons noirs qui parsèment les vagues ne sont autres que des surfeurs. La plage du Petit Minou fait partie des lieux de prédilection de ces sportifs.
Attiré par les rouleaux, Erwan rejoint sa voiture et s’empresse de revêtir sa combinaison néoprène. Quelques minutes plus tard, la planche sous le bras, il pénètre dans la mer. Malgré sa tenue de protection, la fraîcheur de l’océan le saisit. Mais il n’arrête pas sa progression et après quelques mètres, il pose son surf et s’y allonge. Se servant de ses mains en guise de pagaies, il s’éloigne rapidement de la plage pour atteindre les vagues susceptibles de le porter.
Après une heure de sensations et d’efforts intenses pour garder son équilibre et réussir à dompter les déferlantes, Erwan se laisse dériver vers les rochers qui bordent la plage. Il aime s’offrir une pause propice à l’observation des techniques de ses compagnons de glisse. Assis à l’abri de la falaise, il profite du soleil qui point pour se réchauffer tout en admirant les prouesses des surfeurs. Près de lui, dans une mare laissée par la marée descendante, flotte une bouteille. Bien qu’elle soit d’un vert profond, Erwan croit y discerner un objet cylindrique.
 

1

Brest, janvier 2009.
Premier jour de l’année et premier réveil compliqué ! Un marteau-piqueur s’enfonce dans son crâne. Erwan ouvre difficilement les yeux et s’extrait du lit. Il se dirige à tâtons vers la cuisine, se saisit d’un verre et de la dose nécessaire de paracétamol. En luttant contre la douleur lancinante qui lui enserre la tête, il se vautre sur le canapé. Il sait qu’il demeurera inopérant jusqu’à ce que la molécule chimique ait réussi à se répandre dans tout son organisme. Malgré le flou qui envahit ses pensées, un constat s’impose. Hier, soir de la Saint-Sylvestre, il a fait la fête jusqu’au petit matin, et s’est saoulé. Si cette situation était liée uniquement à cette date exceptionnelle, peu lui importerait de souffrir le martyre ce matin. Mais, comme tout le monde, en ce premier janvier, il ne peut échapper à son bilan annuel. Depuis dix-huit mois qu’il est séparé d’Élodie, il mène une vie dissolue. Les soirées de beuverie se succèdent, il fait de moins en moins de sport, les conquêtes d’une nuit défilent. Il ne s’aime plus dans ce rôle.
Comme à chaque fois qu’il s’autorise à penser à elle, il se répète qu’il aurait dû s’en douter. Au fil des mois, il en est arrivé à s’en vouloir plus à lui-même qu’à cette femme qui l’a trahi. Déjà, la façon dont leur rencontre s’était passée aurait dû l’alerter. Il était invité au domicile d’une nouvelle journaliste fraîchement débarquée au quotidien dans lequel il travaillait. Cette collègue, Caroline, organisait une réception pour apprendre à connaître l’équipe hors du contexte professionnel. La soirée était très réussie, elle excellait à créer une ambiance chaleureuse et bon enfant. Ils étaient nombreux et dès le début, Erwan avait repéré Élodie. Il aimait les petites brunes et cette jeune femme discrète et à l’air un peu égaré l’attirait. Il se savait bel homme, mais avec le recul, il avait pris conscience que la facilité avec laquelle elle avait accepté ses avances n’était pas liée à son charisme ni à son physique avantageux. Elle s’était présentée comme étant la cousine de Caroline. Elle était venue passer quelques jours à Brest et devait repartir à Paris. À vingt-huit ans, Erwan n’abordait pas encore les relations amoureuses en présageant de l’avenir, une liaison à distance ne lui posait aucun problème. Dès ce premier soir, Élodie l’avait accompagné chez lui.
Tout de suite, au contact de cette femme, il avait ressenti une sensation différente de celles qu’il connaissait. Il ne pouvait s’empêcher de l’admirer et ce n’était pas seulement vers ses fesses que portait son regard. Il avait l’impression de la voir et non pas de la reluquer. Il la trouvait superbe et s’étonnait que tous les hommes de la soirée ne lui aient pas tourné autour. Pendant les trois premiers jours suivant leur rencontre, ils ne s’étaient pas quittés. Élodie n’était repassée chez sa cousine que pour reprendre son sac avant de sauter dans un train pour Paris. Sur le quai de la gare, Erwan avait été surpris par le pincement au cœur qu’il avait ressenti en voyant le dernier wagon s’éloigner. En général, après trois jours intenses avec une femme, il aspirait à regagner sa liberté. Pour la première fois, sa solitude retrouvée lui pesait.
Ils prirent l’habitude de s’appeler tous les soirs. Erwan découvrait le plaisir d’écouter. Il avait envie de la connaître. Il aimait l’entendre lui raconter son enfance. Il s’offusquait de la moindre injustice qu’elle pouvait vivre dans son travail. Tout chez elle l’attendrissait. Il la trouvait passionnante et pleine d’humour. Il ressentait le besoin de la protéger. Il commença rapidement à devenir insistant pour qu’ils se voient de plus en plus. Elle venait une fois par mois à Brest et lui prenait la route vers Paris à un rythme identique. Les fins de semaine solitaires n’avaient plus la même saveur qu’avant qu’il connût Élodie. Faire la fête avec ses amis ne l’amusait plus. Trois mois après l’avoir rencontrée, Erwan cessa de se voiler la face, il était vraiment amoureux pour la première fois de sa vie. Il voulait qu’elle vienne vivre avec lui. Elle était comptable, elle pouvait trouver un travail à Brest. Mais pour cela, encore fallait-il qu’elle aussi éprouve les mêmes sentiments ! Il décida de se jeter à l’eau : s’il ne se déclarait pas, elle ne le ferait jamais de peur d’être rejetée. Il profita de la pénombre de la chambre après l’amour pour lui chuchoter un « je t’aime » à l’oreille. Depuis ses années d’adolescence, il n’avait jamais dit ces mots-là à une femme. Dans l’obscurité, il devina le regard incrédule qu’elle lui lança avant de murmurer :
— Ai-je bien entendu ?
— Oui, se contenta-t-il de répondre.
Si elle n’était pas dans les mêmes dispositions, il ne voulait pas le répéter. Elle laissa le silence s’installer quelques secondes avant de lâcher la phrase tant attendue :
— Moi aussi, je t’aime.
Erwan avait senti une grande sérénité l’envahir. Sur le coup, il n’avait pas pensé à accorder à son court mutisme une autre signification que le plaisir de faire durer le suspense. Quelques mois après, quand il avait découvert la trahison d’Élodie, il s’était dit que ce léger silence représentait probablement la marque d’un reste d’honnêteté, une hésitation avant de tomber dans un mensonge éhonté.
À partir de ces déclarations communes, leur vie s’était emballée. Ils avaient décidé de vivre ensemble et Élodie avait rapidement trouvé un poste dans une entreprise brestoise. C’est ainsi que quatre mois après leur rencontre, Élodie posait ses cartons et ses valises dans l’appartement d’Erwan. Avec enthousiasme, ce dernier lui libéra de la place dans les placards et l’incita à proposer les agencements qu’elle souhaitait. Il voulait qu’elle s’approprie les lieux et qu’elle se sente chez elle. Il découvrait le plaisir de la retrouver tous les soirs quand il rentrait à son domicile. Il appréciait la joie de partager le quotidien. En fait, il aimait tout avec elle ! Plus les jours passaient, plus il était amoureux. Il n’imaginait plus son existence sans elle.
Il se situait à ce paroxysme de ses sentiments quand un soir de juin, il rentra chez eux une heure plus tôt qu’à l’accoutumée. Il savait qu’Élodie devait être présente, il voulait la surprendre. Il pénétra très discrètement dans l’appartement. Ne la trouvant pas dans le salon, il se dirigea sur la pointe des pieds vers leur chambre. Avant de voir, il comprit, en entendant des soupirs. A posteriori, il n’avait jamais réussi à se souvenir de la raison pour laquelle il avait continué à progresser. Il était anesthésié. À ce stade, il ne ressentait rien. Par la suite, il s’était persuadé qu’il avait poussé la porte de la chambre parce qu’il voulait visualiser ce qu’il avait déjà deviné. Il ne s’attendait pas au spectacle qui s’offrit à lui. Couchée sur le dos, Élodie gémissait de plaisir. Penchée sur son entrejambe, Caroline, d’une langue experte, s’appliquait à l’amener vers la jouissance. Erwan resta tétanisé plusieurs minutes sur le pas de la porte avant que les deux femmes ne s’aperçoivent de sa présence. Dans un mauvais film, ce type de scène est souvent joué avec beaucoup d’agitation et de cris. Mais ce ne fut pas le cas. Élodie et Caroline ramenèrent le drap sur elles calmement et Erwan se figea. Le silence s’éternisa. Après un laps de temps indéfini, Erwan quitta l’embrasure de la porte et regagna le salon. Très rapidement, il entendit des pas : Caroline s’éclipsait. Ses pensées tournoyaient. Un affreux pressentiment l’envahissait. Il ne bougea pas. Élodie apparut et s’installa face à lui. Elle se taisait. Erwan ressentit le besoin immédiat qu’elle lui confirme ce qu’il commençait à entrevoir :
— Ce n’est pas ta cousine ?
— Non, c’est mon amie.
— Tu es lesbienne ?
— Oui.
— Mais alors pourquoi ? Pourquoi as-tu joué cette comédie avec moi ?
— Caroline et moi voulons un enfant.
Médusé, Erwan la regarda :
— Je vis un cauchemar ! Tu essaies de me dire que tu as fait semblant de m’aimer depuis six mois en espérant tomber enceinte ?
— Oui !
— Tu te moques de moi ! Comment as-tu pu te servir de moi aussi odieusement ! J’imagine que si tu es toujours là, c’est que tu n’as pas réussi ?
— Non.
— Caroline et toi êtes diaboliques ! Je suppose que si cela avait marché, tu ne m’aurais pas informé.
— Tu as raison. J’aurais gardé le silence et je serais partie avec Caroline.
Erwan s’était tu. Son monde s’écroulait. Il était trompé deux fois. Élodie ne l’aimait pas, mais elle n’aimait pas non plus les hommes ! Prostré sur le canapé, il ne vit pas qu’Élodie quittait la pièce. Ce n’est que plusieurs minutes plus tard, quand elle se posta devant lui, un grand sac de voyage en main, qu’il sortit de son marasme :
— Tu pars ?
— Je crois que c’est préférable.
— Oui, absolument. Je ne pensais pas qu’une telle manipulation soit possible. Tu es monstrueuse ! Une dernière question : tu ne m’aimes pas du tout ?
— Tu es l’homme que j’aime le plus, mais je suis désolée, je ne suis absolument pas attirée physiquement par toi ni par aucun autre représentant de la gent masculine. J’espère que tu pourras me pardonner.
— Je ne crois pas.
Il ne l’avait pas accompagnée. Il ne pouvait pas lutter. Si elle l’avait trompé avec un homme, il aurait pu tenter de la reconquérir. Il se serait battu à armes égales, mais là, le combat ne pouvait pas exister. Les premiers jours, il se saoula pour endormir sa souffrance. Puis, dans les semaines qui suivirent, il se noya dans le travail et les sorties. Il accepta tous les reportages qui l’amenaient le plus loin possible de Brest. Il fuyait les locaux du journal, il ne souhaitait pas rencontrer Caroline. Au fil des semaines, il s’aperçut qu’il avait voulu occulter tous les signaux qui auraient pu lui faire ouvrir les yeux. Deux mois après leur séparation, Élodie le contacta pour récupérer les quelques affaires qu’elle n’avait pas pu emporter lors de son départ précipité. Elle lui annonça qu’avec Caroline, elles quittaient Brest pour aller vivre à New York. Il pensait qu’il pourrait supporter de la revoir, mais dès qu’elle franchit la porte de l’appartement, il sut qu’il s’était trompé. Malgré sa duplicité, il était toujours profondément attiré par elle et crevait d’envie de la serrer dans ses bras. Intellectuellement, il lui en voulait terriblement, mais viscéralement, il l’aimait encore. Il s’était promis de ne pas la laisser repartir sans avoir élucidé l’étendue du rôle qu’elle lui avait fait endosser à son insu. Au nom de l’affection qu’elle avait pour lui, Élodie accepta de répondre à sa demande. Il découvrit toutes les embûches auxquelles sont confrontés les couples homosexuels quand ils souhaitent construire une famille.
Caroline et elle vivaient ensemble depuis plus de huit ans. Au bout de quatre ans de vie commune, elles avaient commencé à s’interroger sur le moyen de devenir parents. La France ne leur offrait aucune possibilité légale et leurs finances ne leur permettaient pas d’opter pour les procédures onéreuses que proposaient d’autres contrées. Caroline n’avait jamais eu de relation sexuelle avec un homme. Ce n’était pas le cas d’Élodie qui avant d’accepter son attirance pour les femmes avait vécu une adolescence conventionnelle. Elles étaient tombées d’accord sur le fait que le plus simple pour enfanter consistait à recourir à la méthode traditionnelle. Elles s’étaient convaincues que de tout temps, les hommes avaient conçu des bébés sans le savoir et sans les élever et que de ce fait, leur démarche ne porterait préjudice à personne. Elle lui assura qu’à aucun moment, elle n’avait prémédité de construire réellement un couple avec un homme, quel qu’il soit, pour aboutir à leurs fins. Elle s’était laissé emporter par la tendresse qu’il lui offrait et par ce désir de grossesse qu’elle n’arrivait pas à concrétiser. Elle se sentait bien avec lui et elle n’avait pas envie de devoir faire l’amour avec d’autres hommes. Elle lui affirma qu’elle aurait réellement souhaité avoir un enfant de lui. Avant de la laisser disparaître définitivement de sa vie, Erwan l’attira contre lui et lui murmura :
— Une dernière fois en toute conscience pour moi et une dernière chance pour toi.
 
La douleur s’est estompée. Une tasse de café en main, Erwan continue à dérouler ses souvenirs debout face à la baie vitrée. La rade de Brest s’étend devant ses yeux. Tous les bâtiments hétéroclites du port de commerce donnent sur des bassins protégés de la houle par des digues. Les nombreuses grues qui servent à la réparation ou au déchargement des bateaux finissent de transformer ce paysage en une énorme usine à ciel ouvert. De gros nuages blancs fleurissent le bleu azuréen. Dans le lointain, il aperçoit l’entrée de la rade et deux frégates militaires qui ornent les quais de l’Arsenal. Il aime cette vue. Au départ d’Élodie, il avait hésité à quitter cet appartement qui lui rappelait trop les bons moments passés avec elle. Mais il avait eu l’impression que s’il fuyait, elle aurait gagné. Il s’était répété qu’il allait vite oublier cette relation qui n’avait duré que quatre mois. Mais il avait voulu occulter l’intensité de l’amour qu’il ressentait. Et il constatait que la longueur n’était pas le seul paramètre à prendre en compte. La profondeur de son investissement avec Élodie transformait ces quelques mois en une éternité. Il était détruit et même si le but initial de la jeune femme ne consistait pas à l’anéantir, elle n’avait à aucun moment inclus son hypothétique souffrance dans ses choix de vie. Elle voulait un enfant, elle s’était servie de lui sans se préoccuper de ses sentiments. Il avait décidé de faire place nette de tous les éléments de décoration susceptibles de la lui rappeler et il s’était entêté à vivre dans ce lieu dans lequel il avait élu domicile bien avant de la connaître. Aujourd’hui, dix-huit mois plus tard, il n’était pas convaincu d’avoir fait le bon choix. Il ne parvenait pas à l’oublier : tout, autour de lui, le ramenait à elle. Simplement cette vue qu’ils avaient admirée dans les bras l’un de l’autre de nombreux dimanches matin. Le bruit de l’ascenseur quand il s’arrêtait à son étage arrivait toujours à accélérer les battements de son cœur, il gardait ce réflexe des mois où il avait eu tant de plaisir à la voir rentrer chaque jour. Sans doute aurait-il dû déménager ! Mais quitter cet appartement n’aurait pas été suffisant.
S’il veut guérir, au terme de ces dix-huit mois de manque et d’incapacité à l’oubli, il a compris qu’il faut qu’il cesse d’alimenter sa souffrance. Durant sa relation avec Élodie, il avait pris plaisir à visiter la Bretagne avec elle, il était heureux de lui faire découvrir tous les petits coins de paradis qu’il affectionnait. Il voulait plus que tout qu’elle s’épanouisse dans son pays. Il craignait qu’elle puisse avoir envie de repartir. Il s’était également empressé de lui présenter ses amis. Il l’aimait tellement qu’il s’était ouvert sans limites. Il lui avait tout donné. C’est ainsi qu’aujourd’hui, tous les lieux qui l’apaisaient et toutes les personnes qui l’entouraient avant l’épisode Élodie se sont transformés en des rappels de cette période merveilleuse et trop vite disparue.
Pour la première fois depuis le départ d’Élodie, cette phénoménale gueule de bois l’oblige à mettre des mots sur la dérive de son existence. Il boit, il sort, il couche pour oublier, mais, dans le même temps, il continue à entretenir un mode de vie qui l’empêche de rayer l’image de cette femme de son cœur et de son esprit. Que cherche-t-il ? Il a trente ans, Élodie mérite-t-elle qu’il se détruise ? Elle l’a certainement oublié. D’ailleurs, depuis sa dernière visite, il n’a jamais plus eu de nouvelles et il n’a pas tenté d’en avoir. À New York, Caroline et elle doivent vivre pleinement leur amour. Il y a fort à parier que dans ce pays du Nouveau Monde, elles ont réussi à mener à bien leur projet de bébé. À ce jour, il est probable que la femme de sa vie promène, resplendissante, une poussette sur la cinquième avenue. Et lui, de l’autre côté de l’Atlantique, il continue à se morfondre et refuse d’avancer. La bêtise de son comportement le saisit, il se sent pitoyable. En ce matin de renouveau, ce constat l’électrise. Il quitte sa contemplation et d’un pas décidé se prépare pour aller surfer. Même cette passion, qui avant l’accaparait, à cesser de l’intéresser. Il va s’y astreindre à nouveau.
Après deux heures dans les vagues fraîches du Petit Minou, il se sent revigoré. Dès aujourd’hui, il reprend sa vie en main. Il arrête définitivement l’alcool et il se remet au sport. Pour les décisions plus importantes, il sent qu’il doit se retaper physiquement avant de tout chambouler. Le souvenir d’Élodie ne disparaîtra pas, mais il ne veut plus en souffrir. S’investir à nouveau dans une relation risque d’être compliqué, mais il doit essayer de réapprendre à s’aimer. L’instrumentalisation dont il a fait l’objet de la part de cette femme lui a également ôté toute sa confiance en lui. Comment a-t-elle pu se servir de lui à un tel niveau ? Et surtout, comment a-t-il pu être dupe ? Depuis, derrière chaque tentative féminine d’approche affectueuse, il cherche la manipulation. Il arrive à se convaincre qu’elles ne sont pas toutes habitées de mauvaises intentions. Mais il n’est pas persuadé d’avoir la capacité à déjouer les intrigues des plus rouées. Il ne croit ni en lui ni en elles. Il ne donnera sans doute jamais plus toute sa confiance à une femme, mais il commence à imaginer qu’en prenant le temps de découvrir la partenaire idéale, il pourra peut-être retrouver un jour le plaisir de partager. Jamais, plus jamais, il ne se laissera aller comme avec Élodie, mais c’est sans doute un pas de plus vers le monde des adultes qu’elle lui a permis d’effectuer. Il a perdu encore un peu plus de ses certitudes. Maintenant, il a compris qu’une partie de nous reste toujours seule. L’amour symbiotique n’existe qu’avec une mère et dans les toutes premières années de la vie. Après, il faut apprendre à vivre en solitaire. Cette réflexion l’amène à prendre conscience qu’il n’a pas rendu visite à ses parents depuis plusieurs semaines. Cette attitude est aussi représentative de sa fuite. Il voit sa dérive dans leurs yeux. Ils n’émettent aucune critique, mais ils souffrent de le sentir malheureux. En ce jour de Premier de l’an, il ira dans l’après-midi leur souhaiter une heureuse nouvelle année. Il ne s’étendra pas sur ses bonnes résolutions. La puérilité de ce type de grande décision à ce moment de l’année le fait sourire chez les autres, il ne va pas y souscrire ouvertement. Mais il est persuadé que sa mère saura décoder son nouvel état d’esprit.

 

2

Strasbourg, février 2009.
En sortant de l’immeuble abritant la chaîne de télévision Arte, Erwan est saisi par la température glaciale. Le climat de cette ville continentale est très éloigné de celui de sa Bretagne. Le soleil d’hiver qui brille dans un ciel uniformément bleu ne suffit pas à réchauffer l’atmosphère. Mais il magnifie la vue sur la rivière, l’Ill, qui borde le quai sur lequel donne le siège de son nouvel employeur.
Bien qu’il se fût promis de ne pas annoncer à ses parents ses résolutions qu’il craignait n’être que des feux de paille, le premier janvier dernier, il s’était laissé aller à leur raconter sa souffrance et son désir d’en sortir. Ces confidences inédites et douloureuses lui avaient apporté un réel soulagement. Sa mère et son père lui avaient avoué leur désarroi devant leur impuissance à l’aider à remonter la pente. Erwan n’avait ressenti aucun jugement, uniquement de l’amour. En les quittant, il savait que maintenant qu’il s’était engagé ouvertement à reprendre son existence en main, il ne pourrait pas se dédire. Il souffrait toujours du manque d’Élodie, mais il était sorti de l’ornière. Les saouleries et la vie de débauche étaient derrière lui. Très rapidement, il avait ressenti les bénéfices physiques d’un quotidien plus sain. La capacité et l’envie de prendre des décisions étaient revenues. Il avait commencé par chercher une petite maison à acheter près de Brest pour quitter cet appartement plein de souvenirs. Il avait déniché le logis de ses rêves à Plouzané. Le temps de régler les problèmes administratifs et il emménagera dans les trois semaines. Il voulait continuer à vivre au bout de cette terre. Il savait qu’il n’apprécierait pas l’expatriation. Voyager, oui, mais pouvoir revenir à son port d’attache entre chacune de ses aventures, c’est ainsi qu’il imaginait sa vie future.
Toujours fort de son dynamisme retrouvé, il avait décidé qu’il devait également donner un coup de pouce à sa carrière. Il n’avait pas effectué de longues études en sciences politiques suivies d’une école prestigieuse de journalisme pour s’enfermer à la rubrique des faits divers d’un quotidien de province. À trente ans, il voulait que sa carrière décollât. Passionné de politique et d’histoire et désirant continuer à vivre à Brest, il avait étudié toutes les pistes qui s’offraient à lui. Il avait transmis à plusieurs journaux, chaînes de télévision et d’information, certains de ses reportages accompagnés de sa candidature. La semaine passée, quand le service de recrutement d’Arte l’avait contacté, il avait dansé dans son salon. Aujourd’hui, après avoir rencontré l’équipe de direction, il se sentait euphorique. On attendait de lui qu’il proposât et qu’il créât des documentaires dans la veine de ceux qu’il avait transmis avec sa candidature. Il pouvait retourner en Bretagne et travailler en demeurant dans son havre de paix. Pour faire le point, il devait se présenter une seule journée par mois au siège de la chaîne. En reprenant le train, il fourmillait d’idées. Au fil des kilomètres avalés en traversant la France d’est en ouest, il échafauda différents angles pour aborder au mieux les deux ou trois sujets qui le passionnaient le plus et qui lui semblaient les plus susceptibles d’accrocher l’intérêt des téléspectateurs.
 
Quelques jours plus tard, après sa séance de surf dominicale, assis sur les rochers de la pointe du Petit Minou, il continue à creuser les pistes de ses reportages futurs quand son regard est attiré par cette bouteille flottant dans cette petite retenue d’eau. Intrigué par le contenu, il tente de l’ouvrir, mais le bouchon résiste. Sa planche sous le bras et la fiole en main, il remonte vers le parking. Le couteau suisse qu’il conserve précieusement dans son véhicule lui permettra de venir à bout de ce capuchon récalcitrant. Après s’être changé, il s’installe dans sa voiture. L’action du tire-bouchon délivre un rouleau de papier qui, une fois déplié, révèle son message qui a traversé les années. Fébrile et médusé, Erwan parcourt les lignes écrites il y a presque trente ans par une Espagnole de soixante ans, Mercedes Montilla. Au terme de sa lecture, envahi par l’émotion, il sait qu’il tient le sujet de son premier reportage. Et ce testament maritime lui en offre un angle d’approche passionnant et inespéré !

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