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Gabrielle Desabers


"J'écris les livres que j'aimerais lire."

 
Jacques Attali

Parfois si proches, premiers chapitres

19/2/2019

 

PROLOGUE

Novembre 1982
 
Couverte de son voile, la femme est assise dans le hall de l’aérogare depuis de longues minutes. Son regard anxieux se déplace du panneau d’affichage annonçant les départs à la pendule située à sa gauche. Ponctuellement, elle échange deux ou trois mots avec les deux enfants installés près d’elle. Elle semble leur intimer de rester calmes.
Malgré son jeune âge, tout au plus quatre ans, la petite fille demeure étrangement sage. Le garçon, probablement son aîné de peu, paraît conscient de l’atmosphère oppressante qui règne autour de lui.
Les crispations sur le beau visage de la femme s’intensifient au fil du temps qui s’écoule trop lentement. Des voyageurs sortent et entrent. Les mouvements perpétuels de ce lieu public ne la distraient pas de son observation attentive et tendue. Les bruits de pas, les paroles, le vacarme des valises, rien ne l’extirpe de sa contemplation. Elle est perdue, loin dans un monde qui n’intègre pas le remue-ménage de ce hall surchauffé.
Depuis qu’elle s’est assise, son univers se limite à l’horloge, la liste des départs et les deux enfants qui l’accompagnent. Ses yeux reflètent la peur. Ses traits tirés attestent de son manque de sommeil. Quand elle s’est présentée à mon guichet pour l’enregistrement, elle a bafouillé son nom et celui de ses enfants et m’a posé les passeports en tremblant. À ses pieds, les trois petites valises qu’elle a choisi de garder en cabine. L’idée que toutes ses maigres richesses y soient regroupées me traverse l’esprit.
Un policier se dirige vers elle. Elle ne l’a pas encore vu, trop occupée à apaiser la fillette qui pleure, sans qu’à la distance où je me trouve, je puisse en déterminer la raison. Alors que l’homme s’arrête à deux pas d’elle, la femme lève la tête et son regard s’assombrit. Il lui parle en pointant une de ses mèches de cheveux qui vient de s’échapper de son foulard pendant qu’elle câlinait son enfant. Elle se redresse et paraît toute menue à côté du représentant de la loi. Je vois, à son air soumis, qu’elle tente de justifier cette impudeur tout en s’affairant pour glisser cet épi rebelle sous son hidjab. Elle positionne et serre à nouveau son voile. Elle semble s’excuser platement face au barbu qui la scrute avec dédain. Il lui fait signe de le suivre. Elle essaie de discuter tout en fixant le tableau des départs qui vient d’afficher le début de l’embarquement pour le vol qu’elle doit prendre.
Je voudrais lui porter secours. Depuis que j’ai réussi à lui arracher un sourire avant qu’elle ne quitte mon guichet, elle m’intrigue et m’attendrit. Mais qu’est devenu mon pays ? L’aider risquerait de lui porter préjudice. Un homme n’a pas à s’intéresser aux femmes extérieures à sa famille.
Je ne saurai jamais si le petit garçon agit consciemment ou pas, mais il se met à hurler en appelant sa grand-mère. Le policier se fige, son regard se trouble. Pour réussir à couvrir les cris du bambin, il hausse le ton :
— Qui réclame-t-il ?
La femme déglutit et bredouille :
— Je suis française. Nous partons rendre visite à mes parents, il veut voir ma mère.
Le barbu acquiesce. Je retiens mon souffle. Existe-t-il encore un peu d’humanité dans ce policier ?
La femme serre ses deux enfants contre elle et garde ses yeux rivés au sol. Je ressens son désarroi. J’ai le sentiment que tout s’écroule autour d’elle et qu’elle n’a plus la force de se battre. Elle saisit ses valises et s’apprête à emboîter le pas de cet agent inflexible. Lui ne bouge toujours pas, il réfléchit. Puis, après une légère hésitation, il lui fait signe de se diriger vers la porte d’embarquement et s’éloigne sans se retourner.
Instantanément, le petit garçon se tait, regarde sa mère, s’empare d’un des bagages et tire sur la main de la femme qui semble tétanisée. J’ai l’impression que le silence envahit l’aérogare, et, totalement absorbé par la scène à laquelle je viens d’assister, je délaisse le passager qui attend face à moi et essaie d’attirer mon attention.
Oubliant toute précaution, alors que je m’apprête à me diriger vers la femme pour la faire sortir de sa torpeur, je la vois qui se penche et embrasse son fils. Puis, un sourire éclairant son visage, elle marche d’un pas décidé vers cet avion qui, je l’espère, l’emmène vers un monde meilleur.

 
 
 
 
 
 
1re partie

 

1

Paris, mai 1968
L’énorme amphithéâtre de la Sorbonne est envahi ! La foule a investi les gradins, les côtés et même les marches. Les rires, les discussions s’entremêlent et créent un brouhaha indescriptible. Annick, un sourire béat aux lèvres, n’en revient pas que cette première réunion lancée par Anne et Jacqueline puisse bénéficier d’un tel succès. En bas de la salle, elles se tiennent toutes les deux figées derrière la chaire. Tout comme Annick, elles semblent tétanisées par l’afflux de participants. Elles tardent et hésitent à solliciter le silence et à prendre la parole.
Ce moment de flottement dans cette ambiance de fête emporte les pensées d’Annick vers le début de cette aventure. Son baccalauréat en poche en juin dernier, elle n’aurait jamais imaginé que dès sa première année en faculté de médecine, elle allait vivre cette révolution. Depuis quinze jours, elle sort de son ignorance politique, elle découvre la lutte et s’éveille à une conscience sociétale. Sa rencontre avec Anne et Jacqueline dans la cour de la Sorbonne au stand de l’organisation Féminin Masculin Avenir (FMA) lui a ouvert les yeux sur le combat féministe. Son jeune âge, son milieu privilégié et sa liberté de poursuivre ses études ne lui ont pas encore permis de percevoir le carcan des inégalités et des injustices qui régissent la vie des femmes. Dorénavant, dans le cadre de ce mouvement qui secoue la France, cette bataille lui paraît primordiale.
Elle s’est investie au côté d’Anne, de Jacqueline et de toutes les adhérentes du FMA pour animer la permanence dans la cour de la Sorbonne. Le soleil, les robes printanières des filles et la décontraction des hommes qui portent de plus en plus les cheveux longs apportent une atmosphère très particulière à ce mois de mai révolutionnaire. Annick ressent une forme de libération et de légèreté. Subitement, tout semble se desserrer : les carcans, les tabous et tous les principes s’envolent ! Mais dans cette euphorie, avant-hier, l’une d’entre elles a remarqué :
— Tout de même, il n’y a pas grand-chose sur les femmes. Rien sur les murs, pas de banderoles… Ça ne va pas encore recommencer !
Un silence étonné lui a répondu puis Anne a rebondi :
— Qu’est ce qu’on attend ? On n’a qu’à les écrire, les slogans !
Immédiatement, elles ont déniché dans les bureaux environnants les bandes de papier et les feutres nécessaires. Et en s’appuyant sur les phrases de grands auteurs, en quelques heures, elles ont orné les couloirs de l’université.
Près de la porte d’entrée, Simone de Beauvoir rappelle à tous ceux qui pénètrent dans les lieux que « La femme n’est victime d’aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux ».
Le long du couloir d’accès aux amphithéâtres, Charles Fourier clame « Le bonheur de l’homme, en amour, se proportionne à la liberté dont jouissent les femmes ».
Sur les murs de la bibliothèque universitaire, John Stuart Mill annonce « Le monde fait une perte extrêmement sérieuse en refusant de faire usage d’une moitié de la quantité totale des talents qu’il possède ».
Dans ce haut lieu de l’enseignement, Condorcet dispense sa nourriture intellectuelle au restaurant universitaire en affirmant que « L’instruction doit être la même pour les femmes et pour les hommes ».
Après avoir essaimé dans tous les locaux, satisfaites de cette première action, elles ont regagné la cour de la Sorbonne en appréciant les pauses lectures qu’effectuent les passants devant chacune de leurs banderoles. Elles sont heureuses, mais elles ressentent toutes qu’elles doivent œuvrer plus efficacement. Annick ose émettre l’idée :
— Ce qui manque c’est un grand débat. On parle de tout sauf de la condition féminine.
Jacqueline lance :
— Et si l’on réservait un amphi ?
Quelques-unes d’entre elles se rendent dans la pièce où se tient un étudiant préposé à l’organisation matérielle. Anne lui transmet leur étonnement : depuis quinze jours que la révolution a commencé, la question des femmes est exclue des discussions. Il sourit et s’écrie :
— C’est vrai ! Vous avez raison. On n’y a pas pensé. Voulez-vous un amphi ? Pour quand ?
Anne bredouille et avant qu’elle ne puisse s’exprimer clairement, il leur propose un local pour le surlendemain. En rejoignant les autres adhérentes de l’association, elles constatent l’étendue des travaux de préparation. Elles doivent en très peu de temps, tout d’abord trouver un thème et un nom à cette réunion, puis l’annoncer et enfin essayer de la préparer.
C’est ainsi qu’aujourd’hui, jusqu’à il y a quelques minutes, elles craignaient toutes que la salle demeure désespérément vide et que le sujet choisi : « Les femmes et la révolution » n’attire aucun participant. Après avoir eu peur du manque d’intérêt, elles sont submergées par leur succès.
Annick est sortie de ses réflexions par les premiers mots qu’Anne tente, avec une voix tremblotante, de faire entendre dans cet amphithéâtre comble. Elle se contente d’une légère introduction et Jacqueline prend sa suite. Mais, persuadées l’une comme l’autre que leur sujet ne drainerait pas la foule, elles n’ont prévu chacune qu’une petite allocution. Après l’intervention de Jacqueline, un silence de quelques secondes plane sur la salle. Juste le temps pour Annick de craindre que ce rassemblement, qu’elles attendaient toutes avec impatience, s’apparente à un soufflé, vite retombé. Rapidement, les questions commencent à fuser de toutes parts et cette réunion qui risquait de ne représenter qu’un coup d’épée dans l’eau se transforme en un débat enflammé. Les prises de parole se succèdent et tous les sujets qui concernent les combats féminins sont abordés avec véhémence. La révolution sexuelle, l’orgasme, l’oppression des femmes, la contraception, l’avortement, l’homosexualité et bien d’autres problèmes auxquels est confrontée l’assemblée en majorité féminine qui s’est retrouvée autour des membres de FMA occupent le centre des débats. Tout y passe, rien n’échappe aux questionnements.
Annick est éberluée d’entendre les langues se délier à ce point-là. Jamais encore à sa connaissance, ces thèmes n’avaient été abordés publiquement. Elle s’aperçoit qu’Anne et Jacqueline sont débordées, elles n’arrivent pas à distribuer la parole équitablement. Annick, accompagnée d’autres militantes et d’un jeune homme, descend vers l’estrade pour leur prêter main-forte. Toutes les adhérentes du FMA sont submergées par l’émotion et la joie. Elles ont l’impression de vivre un moment unique où se déversent des mots si longtemps étouffés. Les réflexions circulent avec aisance, libérées de ces convenances qui condamnaient les femmes au silence sur ces sujets tabous.
Elles ont toutes conscience d’assister à un vrai événement révolutionnaire. Annick a le sentiment que d’un monde à l’envers on revient vers un univers à l’endroit. Cet enthousiasme, ce mouvement, cette effervescence, ce fourmillement d’idées et cette générosité laissent entrevoir la possibilité d’une société différente affranchie de toutes ces servitudes artificielles créées par les bien-pensants.
Les revendications remettent en cause l’autorité de l’État, la société bourgeoise, le recours à la guerre, la répression policière, la consommation excessive, l’éducation traditionnelle et par-dessus tout réclament plus de liberté et d’égalité entre les sexes. Les slogans se multiplient. Ils s’étendent de « Ni Dieu ni maître » à « Élections pièges à cons ». Les rues résonnent de phrases telles qu’« Il est interdit d’interdire » ou « Faites l’amour et recommencez » ou encore « Jouissez ici et maintenant ».
Après cette folle journée, en se couchant, Annick ne peut s’empêcher de dresser le bilan de tous les bouleversements et découvertes que lui a apportés cette première année à l’université. En juin dernier, en quittant son lycée exclusivement fréquenté par des filles, elle ne pouvait imaginer à quel point son existence, voire sa personnalité, allait s’en trouver modifiées. Dès ses premiers pas dans la faculté de médecine, le regard des hommes qui l’entouraient l’avait déstabilisée. Elle ne connaissait rien au monde extérieur et encore moins aux hommages masculins, coincée entre son école féminine et la vie de jeune femme sage que lui faisaient vivre ses grands-parents. En effet, en vacances à Agadir, ses parents avaient été victimes du tremblement de terre qui avait ravagé la ville. Orpheline à onze ans, elle avait été élevée par ses grands-parents maternels. Ils l’aimaient profondément, mais ces deux êtres adorables, nés à la toute fin du xixe siècle, n’étaient plus adaptés à la société moderne. La surprotection qu’ils assuraient à leur petite-fille confinait à l’étouffement. Ils craignaient tellement de la perdre à l’instar de leur propre enfant qu’ils bloquaient toutes ses tentatives d’envol. C’est ainsi qu’à dix-huit ans, elle se découvrait belle dans le regard des étudiants. Ses longs cheveux noirs, son teint mat et ses yeux en amande ne laissaient pas les garçons indifférents. Elle sentait qu’ils aimaient également qu’en raison de sa petite taille, un mètre et cinquante-huit centimètres, elle soit bien souvent obligée de lever son visage vers eux.
L’absence de mixité dans l’enseignement primaire et secondaire l’avait privée de la possibilité de s’habituer au fil du temps à partager ses espaces de vie avec la gent masculine. Elle ne situait pas les comportements adéquats. Elle ne maîtrisait absolument pas les codes permettant d’interpréter la gestuelle, les regards et les jeux de séduction de cette moitié de l’humanité. Maintenant, après huit mois de cohabitation, elle commençait à se perfectionner dans la connaissance de leur psychologie. Et elle prenait conscience du pouvoir d’attraction qu’ils produisaient sur elle. Pour le moment, elle n’avait pas encore rencontré un jeune homme capable de lui faire perdre sa réserve, mais elle attendait avec impatience de le croiser.
Conjointement à son intérêt pour les représentants du sexe opposé, elle avait appris par l’intermédiaire de ses amies de FMA et également par ses observations que si les hommes pouvaient se montrer de très agréables compagnons, ils s’étaient attribué depuis des temps ancestraux une supériorité sur les femmes. Grâce à leur force physique, ils avaient pris le pouvoir et s’attachaient à le conserver depuis des siècles en bridant la liberté du sexe dit inférieur à l’aide de la religion ou de pseudo-analyses scientifiques. La société était dirigée par les hommes et pour les hommes. La femme n’avait de place qu’à titre de faire-valoir de ces messieurs et de reproductrice. Déjà, leur nombre restreint à l’université prouvait à quel point ce monde considérait que pour procréer elles n’avaient pas besoin d’être instruites ni cultivées. Annick, élevée par un grand-père âgé, mais profondément progressiste, n’avait pas compris jusque-là qu’elle pouvait être classée comme moins intelligente du seul fait qu’elle ne possédait pas de pénis. Cette absurdité venait de lui tomber dessus en mettant les pieds à la faculté. Le terreau de son engagement féministe s’était enrichi de cette révélation.
Durant ces derniers mois, elle avait également pris conscience de la misère et de la pauvreté. Son arrière-grand-père, immigré russe, ne supportant plus l’absence de liberté du tsarisme, était arrivé en France en 1900 avec femme et enfants. Il avait su faire fructifier ses quelques richesses et à ce jour, le grand-père d’Annick se trouvait à la tête d’un patrimoine immobilier parisien conséquent. La jeune fille avait donc toujours vécu dans l’opulence. Un métier en tant que moyen indispensable pour assurer sa survie ne faisait pas partie de son monde. Si elle avait choisi de tenter de devenir médecin, c’était uniquement par passion et non par nécessité. Son aïeul n’avait jamais travaillé, il gérait ses biens et indiquait sur tous les documents administratifs à la case dévolue à cet effet le mot rentier. Depuis ses débuts à l’université, elle avait compris que nombre d’étudiants étaient obligés d’exercer une activité rémunérée en parallèle de leurs heures de cours pour subvenir à leurs besoins. Elle s’apercevait que certains ne mangeaient qu’une fois par jour pour conserver l’argent indispensable à l’achat de livres. Ces différences de revenus représentaient pour elle une injustice. Elle se découvrait adepte d’une idéologie plus sociale que celle dans laquelle elle avait été élevée.
Mais avant de se laisser emporter par le sommeil, ses dernières pensées retournent vers un niveau beaucoup plus personnel. Ce charmant jeune homme, venu leur prêter main-forte pour gérer les prises de parole dans l’amphithéâtre, l’a regardée avec insistance pendant toute la durée des débats. Ses yeux posés sur elle l’ont déstabilisée. Au terme de la réunion, elle espérait fortement qu’il ne se contenterait pas de cette observation à distance. C’est ainsi que quand il s’est présenté à elle, il n’a pas pu ne pas voir les rougeurs qui ont envahi son visage. Elle a attendu qu’il décline son prénom, Serge. Il a également précisé qu’il étudiait le droit en troisième année à la Sorbonne. Elle ne sait plus vraiment ce qu’elle a réussi à bafouiller dans sa réponse. Devant son trouble, il a souri et en a rajouté en la prenant par le coude et en lui offrant un regard amusé. Sans doute convaincu par le comportement de midinette d’Annick et par son pouvoir de séduction, il a lancé avant de s’en aller sans se retourner :
— À demain, 19 h !
En précisant le nom d’un bar proche de la Sorbonne très fréquenté par les étudiants.
Annick s’endort en se demandant si elle doit honorer une invitation aussi cavalière, mais elle sait que son attirance aura le dernier mot sur sa raison.

 

2

Paris, juin 1968
La France s’est calmée. Les lycéens ont repris les cours. Les ouvriers ont regagné leurs chaînes de fabrication. Les manifestations et les occupations ont cessé. Annick passe ses examens de fin d’année et malgré le temps perdu sur les barricades, en débats et en défilé de protestation, elle croit en ses chances de valider cette première année.
Le joli mois de mai s’est terminé en laissant une impression mitigée. Ce mouvement de folie n’a pas accouché d’une révolution, mais Annick a le sentiment qu’il représente l’acte fondateur d’une nouvelle société. L’ordre politique, social et économique est rétabli, mais elle sent un changement dans les mentalités et particulièrement sur le sujet de l’émancipation féminine.
D’ailleurs, en ce qui la concerne, elle découvre l’amour. Depuis cette journée exceptionnelle de la réunion impulsée par Anne et Jacqueline, sa relation avec Serge s’est emballée. Elle est amoureuse et il lui assure qu’il se trouve dans le même état d’esprit. Le vent de liberté qui a soufflé sur la France ces dernières semaines la pousse à laisser tomber tous les principes d’un autre siècle que lui ont transmis ses grands-parents. À chacune de ses rencontres avec Serge, elle s’offre un peu plus. Sa tête rechigne, mais son corps aspire à de nouvelles expériences. Elle lutte pour se débarrasser de ces diktats avec lesquels grandissent les filles depuis la nuit des temps. Serge ne cesse de lui répéter que l’époque n’est plus adaptée aux femmes prudes.
Comme tous les jours, après ses examens, elle s’empresse d’aller le rejoindre dans leur café habituel. Quand elle pénètre dans l’établissement, elle l’aperçoit, penché sur ses classeurs au fond de la salle. Comme chaque fois qu’elle se trouve avec lui, son cœur s’emballe et elle ressent de l’allégresse. Il ne prend conscience de sa présence qu’au moment où elle arrive près de sa table. Il lève les yeux et lui offre un sourire ensorceleur avant de la prendre dans ses bras et de murmurer :
— Bonjour, ma belle !
Annick a du mal à croire qu’elle puisse lui plaire et qu’il l’aime aussi profondément qu’il veut bien le dire. Tellement peu entraînée aux relations avec les hommes, elle doute en permanence. Elle sent que tenter de se faire rassurer perpétuellement relève d’une forme d’enfantillage, mais elle en a besoin :
— Tu me trouves vraiment jolie ?
— Mais évidemment, je n’arrête pas de te le répéter ! Tu me prends pour un menteur ?
— Oh, non !
— Tu sais, je t’avais remarquée avant cette réunion. Dès la première fois où je t’ai vue dans les couloirs de la Sorbonne, tu m’as attiré. D’ailleurs, en dehors de mes convictions, c’est aussi pour avoir une chance de t’approcher que je suis venu à ce débat.
— Mais pourquoi, tu ne m’as pas abordée plus tôt ?
— Parce que je n’osais pas me montrer. J’avais peur de ne pas te plaire. Je te regardais de loin, mais j’hésitais, je craignais que tu me dédaignes.
Cette timidité et cette délicatesse affichées poussent Annick à l’aimer encore plus. Elle se blottit contre lui. Il lui murmure :
— Comme nous l’avons tant crié pendant les manifestations, n’oublie pas que le mot d’ordre maintenant est de « vivre sans temps mort et jouir sans entraves » ! Arrête de te mettre des barrières et des blocages d’une autre époque. Fonce !
Elle sait qu’il a raison. Pourquoi, malgré tout, n’arrive-t-elle pas à lui donner ce qu’il souhaite avec tant d’insistance depuis qu’ils se sont rencontrés, il y a plus d’un mois ? Tout en lui caressant le bas du dos, Serge chuchote :
— Quand je suis allé à cette réunion, je me demandais si le sujet allait me passionner. Mais rapidement, je n’ai pas regretté d’être venu.
— As-tu trouvé le débat intéressant ?
— Oui, mais ce n’est pas tout ! J’ai enfin pu te parler !
— Moi ! Si ce n’avait pas été moi, tu aurais rencontré quelqu’un d’autre.
— Je ne crois pas. Toi, je t’aime !
Annick sent un frisson la parcourir. C’est la première fois qu’il lui annonce aussi clairement ses sentiments. Elle n’ose plus bouger, elle voudrait que le temps s’arrête pour goûter à l’infini ce moment de félicité ! Elle a envie de l’entendre à nouveau :
— Comment peux-tu en être persuadé après seulement un mois ?
— En doutes-tu ? Tu ne crois pas que mon comportement te le prouve ? Ne ressens-tu pas mon amour quand je t’embrasse et que je te tiens serrée dans mes bras ?
— Ces actes ne portent pas à conséquence ! Je ne représente peut-être qu’un amusement pour toi.
— Comment peux-tu dire ça ? J’espère que tu ne le penses pas vraiment, c’est tout le contraire ! Écoute, Annick, toi, tu resplendis naturellement. Tu ne joues pas de rôle. Chaque fois que je te regarde, je sens un coup au cœur. Je ne comprends pas comment tu peux n’avoir pas encore connu de nombreux types. Ils doivent tous te tourner autour !
— Non, aucun !
— Une fille comme toi ! À quoi pensent-ils, tous les garçons que tu as pu croiser ?
— Avant d’intégrer la faculté, je n’ai pas beaucoup eu l’occasion de rencontrer des hommes. Et ceux que j’ai pu côtoyer étaient timides. Ils n’osaient pas parler aux femmes. Puis, souvent, quand ils essayaient, ils s’y prenaient mal. Toi, tu sais dire des mots d’amour ! Mais peut-être que tu ne les penses pas.
— Doutes-tu de moi ?
— Oui. Que je te plaise, d’accord ; mais peut-être que tu ne m’aimes pas autant que tu veux bien le dire.
— Pourquoi ?
— On ne se connaît que depuis un mois ! Est-ce suffisant pour se sentir sûr de soi ?
— En quoi le temps peut-il y changer quelque chose ? Et le coup de foudre ? Subitement, on ressent un frisson, et c’est fini, on est accroché.
Serge oriente ses caresses et devient de plus en plus insistant. Annick a envie de lâcher prise. Son corps en réclame plus. Elle essaie mollement de repousser les assauts de Serge en bafouillant :
— Je ne sais pas si je me sens prête.
— Cesse de te poser des questions. Tout le monde passe à l’acte. Si nous existons, c’est bien que nos parents et nos grands-parents ont également couché ensemble avant nous. Pourquoi ne devrions-nous pas nous offrir le même plaisir ? Viens, je t’aime.
Il se saisit de sa main et il l’entraîne quelques rues plus loin vers son petit studio d’étudiant. Le laps de temps nécessaire avant de trouver l’intimité de cette chambre où jusqu’à ce jour, elle a refusé de pénétrer, a permis à Annick de retrouver ses esprits. Dès la porte franchie, la précipitation dont fait preuve Serge pour tenter de la déshabiller l’épouvante. Elle essaie de l’esquiver, mais il semble pris d’une transe que rien ne pourra endiguer. Elle hausse le ton :
— S’il te plaît ! Donne-moi un peu plus de temps !
— Arrête de te poser des questions ! Si c’est oui, c’est oui. Si c’est non, moi, je te laisse tomber tout de suite.
— Serge, ne te fais pas plus méchant que tu ne l’es. Tu es un homme, toi, tu ne peux pas comprendre. Nous, les filles, nous sommes construites sur le mythe de l’importance majeure de notre virginité, c’est difficile de s’en défaire.
— Mais tu as oublié tous les grands principes de libération des femmes que tu défends avec ton association. Pourquoi ressens-tu le besoin de t’accrocher à des symboles d’une autre époque ? Espères-tu convoler pour la vie avec l’homme à qui tu offriras ton hymen ? Tu deviendras une épouse modèle de la bourgeoisie parisienne coincée et tu mettras au monde une demi-douzaine de gamins. Tu resteras cloîtrée dans ton foyer à servir ton mari et tes enfants. C’est à cela que tu aspires ? Si c’est le cas, je ne postule pas.
— Non, tu le sais bien. C’est avec toi que je veux vivre ma première fois.
— Tu m’as dit que pour moi tu te sentais prête à tout. Ce n’était que des paroles ! Alors, on y va ou pas ?
Elle l’embrasse et se laisse porter jusqu’à son lit.


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