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Gabrielle Desabers


"J'écris les livres que j'aimerais lire."

 
Jacques Attali

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29/11/2017                                       Un matin plus tranquille, premiers chapitres

Prologue

C’est facile de fuir ! Elle ne s’est aperçue de rien. En ce matin d’avril, je n’avais pas le choix. Mais de penser à la panique qu’elle ressentira, quand elle comprendra que je ne vais pas rentrer, m’attriste. J’aurais voulu ne pas lui infliger cette souffrance. J’ai conscience que je suis le centre de son monde. D’ailleurs, quelquefois, l’étendue de son amour me fait peur. Saurais-je, un jour, éprouver des sentiments aussi inconditionnels que ceux qu’elle me porte ?
Je dois cesser de penser à ce que je laisse derrière moi. Dans quelques semaines, elle comprendra l’utilité de mon départ. Mon avenir, mon bonheur et le sien en dépendent.
Mon train file à travers des champs à perte de vue. Nous traversons la Beauce. Quelques villages sont parsemés parmi ces terres agricoles et ces vallées verdoyantes. Les gros bourgs semblent endormis autour de leur clocher. Dans très peu de temps, j’arriverai à Paris et dans une poignée d’heures, je ne pourrai plus revenir en arrière.
Je prépare ce voyage depuis des mois. J’ai consulté un nombre incalculable de sites internet pour entrer en contact et me documenter. Je n’aime pas l’idée de la tromper, mais je me sens quand même assez fier d’avoir réussi à organiser seul cette expédition risquée. J’espère que la police ne me retrouvera pas.
J’ai peur de l’inconnu, mais je ne veux pas mourir. Si, comme je le prévois, ce voyage me redonne vie, je sais qu’elle me pardonnera mes mensonges et ma fuite.
 

1

Brest, 2016.
Dans le hall du commissariat, Valérie n’en peut plus d’attendre.
Hier soir, quand Thomas n’était pas rentré du lycée à l’heure habituelle, elle avait patienté avant de l’appeler. Elle sait qu’à presque 18 ans, elle doit le laisser vivre sa vie. Elle avait tenté de se convaincre qu’il avait traîné chez un ami avant de rejoindre la maison. Il avait certainement oublié de l’en informer. À 22 h, elle avait craqué, mais c’est la voix enregistrée de son fils qu’elle avait entendue. Son portable était éteint, son appel avait basculé directement sur la messagerie. Elle avait senti la panique qu’elle tentait de contenir depuis des heures l’envahir. Où se cachait-il ? Pourquoi ne l’avait-il pas prévenue ? Ce n’était pas son genre. Il savait qu’elle avait peur pour lui et, en règle générale, il la ménageait.
Elle avait consulté le répertoire de son propre téléphone et s’était aperçue qu’elle ne connaissait pas les coordonnées de ses amis. Il lui parlait de Lucas, de Quentin, de Maxime. Elle les croisait quelquefois dans la maison, mais elle n’avait jamais ressenti le besoin de noter leurs numéros de portable ni de rencontrer leurs familles. À 17 ans, on n’organise plus de goûters d’enfants qui obligent à créer des liens avec les parents des camarades de classe.
L’heure tardive ne lui permettait pas non plus de téléphoner au lycée. Avait-il assisté aux cours de ce vendredi ? Elle n’obtiendrait aucune information en provenance de l’établissement scolaire avant lundi.
Il lui restait deux possibilités : essayer de prendre contact avec le père de Thomas et appeler la police. Elle avait tenté de se raisonner. Ces deux actions s’avéraient prématurées. L’idée de devoir parler à Patrick la terrorisait. Il serait ravi de pouvoir l’incriminer. Elle allait attendre d’avoir épuisé toutes les autres solutions avant de se confronter à la méchanceté de son ex-mari. Concernant le recours au commissariat, elle craignait que ses interlocuteurs ne prennent pas au sérieux ses inquiétudes pour quelques heures de retard.
Elle ne supportait plus l’inactivité. Elle était montée dans sa voiture et s’était acharnée à inspecter toutes les rues du centre-ville de Brest. Après avoir visité les quelques bars que les jeunes fréquentaient sans avoir rencontré aucun des amis de son fils, elle s’était résolue à rentrer l’attendre chez elle. La nuit s’était éternisée. Vaincue par le sommeil, elle avait fini par s’endormir sur le canapé du salon vers 5 h du matin. À son réveil, après s’être précipitée dans la chambre de Thomas, elle avait dû se rendre à l’évidence, il n’était pas rentré de la nuit. Pour la énième fois, elle avait tenté de le joindre sur son téléphone. Pour la énième fois, son appel avait basculé immédiatement sur la messagerie.
Après cette nuit d’angoisse, elle ne pouvait plus repousser, elle devait avertir le père de Thomas. Elle était divorcée de cet homme manipulateur et malsain depuis dix ans. Au fur et à mesure que leur enfant grandissait, elle avait évité au maximum les contacts avec Patrick. Ils habitaient la même ville. Thomas avait rapidement appris à aller d’une maison à l’autre par ses propres moyens. Depuis quelques mois, son fils l’avait informée qu’il ne souhaitait plus passer de week-ends chez son père. Elle avait craint la colère de ce dernier, mais Thomas lui avait affirmé qu’il acceptait sa décision. D’après lui, il avait compris qu’à 17 ans, il pouvait choisir de profiter de ses fins de semaine pour s’adonner à des activités sportives et voir ses amis. Valérie n’avait reçu aucune nouvelle de son ex-mari, elle avait conclu que son fils avait réellement su négocier sa liberté. Mais aujourd’hui, elle allait devoir affronter sa morgue et sa bêtise. Le téléphone en main, elle transpirait. Son attente ne s’était prolongée que sur un court laps de temps, un disque lui avait annoncé « ce numéro n’est plus attribué. » Son cœur s’était emballé. Était-il possible que lui aussi se soit volatilisé ? Frénétiquement, elle avait tenté de le joindre sur son portable, le même disque lui avait répondu. Elle tremblait de la tête aux pieds. Elle ne comprenait pas. Thomas lui avait-il menti quand il l’avait informée qu’il n’irait plus chez Patrick ? Était-ce une diversion pour qu’ils puissent préparer leur fuite commune ? Elle n’avait jamais voulu expliquer à son fils les raisons pour lesquelles elle avait été acculée au divorce. Elle ne souhaitait pas dénigrer son père auprès de lui. De plus, elle avait toujours eu l’impression que Thomas n’était pas proche de Patrick. Elle ne pouvait pas se résoudre à imaginer que son ex-mari ait réussi à embrigader son fils. Si c’était le cas, Thomas était en danger.
Avant de se rendre au commissariat, elle était passée devant le pavillon de Patrick. Elle ne savait pas si elle aurait le courage de sonner, mais elle espérait encore se tromper. Une pancarte indiquant « Maison à vendre » lui avait ôté tous ses doutes.
Elle tourne en rond dans le hall du commissariat. Elle n’en peut plus d’attendre. Depuis hier soir, elle a le sentiment de subir les évènements. Le policier de l’accueil l’a invitée à s’asseoir, un de ses collègues va la recevoir. Elle ne peut pas rester en place.
Menue et discrète habituellement, Valérie n’attire pas l’attention immédiatement. Elle ne sait pas s’extraire d’un groupe. Dans une assemblée nombreuse, il faut l’œil averti d’une personne naturellement psychologue pour la repérer. Ce n’est pas son habillement ni sa posture qui la font passer inaperçue, mais sans conteste son manque d’assurance. Mais aujourd’hui, sa peur a balayé son absence de confiance en elle. Quand Laurent Fournier, le commissaire, se dirige vers elle, il est happé par le velours de ses yeux noirs. Il se présente. Le sourire triste et doux de Valérie l’émeut. Malgré la douleur qu’elle semble porter, elle affiche un charme indéniable. De son côté, Valérie n’est pas en état de s’intéresser à ce bel homme et au velouté de ses yeux verts. Elle constate uniquement qu’elle est contrainte de lever la tête parce qu’il la domine de presque trente centimètres. Elle perçoit sans l’apprécier la voix chaude de Laurent :
— Je vous écoute.
L’agitation et les explications confuses de Valérie obligent le commissaire à lui demander des précisions à plusieurs reprises. Au terme de cet exposé embrouillé, Laurent conclut :
— À ce stade, pensez-vous que votre ex-mari a kidnappé votre fils ou que Thomas est parti de son plein gré avec son père ?
— Je n’en sais rien, je ne comprends pas.
— Vous avez parlé d’embrigadement, à quoi faites-vous allusion ?
— Depuis de nombreuses années, Patrick est un activiste convaincu des thèses néonazies. Avant notre divorce, il a adhéré à un parti politique d’extrême droite par l’intermédiaire des groupuscules qu’il fréquentait. J’ai très peu de contacts avec lui, je ne sais pas à quel niveau d’implication il se situe actuellement. Il est arrivé que, plus jeune, Thomas me demande des explications sur des idées très douteuses que Patrick lui avait énoncées. J’ai toujours tenté de détourner Thomas de cette influence nocive, mais il est compliqué d’alerter un enfant sur les opinions subversives de son père sans le critiquer trop ouvertement.
— Connaissez-vous, la ou les raisons qui ont poussé M. Abiven à adhérer aux thèses néonazies ?
— C’est difficile à expliquer. Je pense qu’il était déjà engagé dans des groupes extrémistes avant que je le rencontre. Je ne m’en suis rendu compte que plusieurs années après. Ses parents se sont connus en Allemagne pendant la guerre. Son père, prisonnier français, travaillait dans la ferme des parents de sa mère. Il est le fils unique de ce couple franco-allemand. Ils se sont mariés en 1946 et sont venus habiter en France. Patrick est arrivé tardivement, il est né en 1959, son père avait 41 ans et Frida, 39 ans.
— De quoi vivaient-ils ?
— Ils tenaient une exploitation agricole à Landerneau. Quand Patrick avait 14 ans, son père est mort écrasé par son tracteur. À l’adolescence, je pense que sa mère a probablement été dépassée. Elle n’a pas su le cadrer. La vie de Patrick s’est délitée. Il avait soif de reconnaissance et d’affection. Il a eu besoin de s’affirmer et de se mesurer aux autres. Emmêlé dans sa double nationalité, il a été confronté à une perte de repères. Les difficultés rencontrées dans notre couple m’ont amenée à analyser son comportement et sa personnalité, je crois qu’il a dû trouver dans les groupuscules néonazis un accueil chaleureux. Il se cherchait, il s’est senti compris. La xénophobie et la violence l’ont aidé à se construire une identité pour ne pas dire une virilité.
— Que stipule votre jugement de divorce concernant la garde de votre fils et l’autorité parentale ?
— Sur le dernier procès-verbal, il est indiqué que Thomas réside chez Patrick un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Nous nous partageons l’autorité parentale.
— Nous sommes un samedi, s’agit-il d’une journée que votre fils doit passer chez son père ou chez vous ?
— Je ne sais pas. En fait, Thomas m’a informée, il y a quelques semaines, qu’il avait réussi à convaincre Patrick de ne plus se rendre chez lui un week-end sur deux. D’après Thomas, il avait bien compris qu’un jeune de son âge pouvait souhaiter passer ses fins de semaine avec ses amis. Mon ex-mari ne m’a pas contactée, j’ai donc considéré que mon fils avait réellement réussi à négocier avec lui. Aujourd’hui, je ne sais plus quoi penser. Comment allez-vous procéder ?
— Si vous voulez bien, je vais commencer par vous accompagner à votre domicile pour visiter la chambre de Thomas. Je peux peut-être y découvrir des indices qui ne vous ont pas interpellée. Ensuite, je prendrai contact avec l’agence immobilière mentionnée sur la maison de M. Abiven. Le négociateur pourra me dire la date à laquelle elle a été mise en vente. De plus, il possède obligatoirement les coordonnées de votre ex-mari.
 

2

Allemagne, 1933.
En cette fin d’automne, un vent glacial tourbillonne dans la cour de la ferme. À 5 h, le froid piquant agresse Frida. À tout juste 13 ans, ces réveils matinaux représentent un vrai supplice. Elle comprend la nécessité d’aider ses parents à la traite des vaches, mais elle traîne lourdement ses sabots pour se diriger vers l’étable. Bien qu’elle soit encore ensommeillée, elle a conscience que si elle veut pouvoir continuer à s’instruire, elle doit participer au travail agricole avant de prendre, dans quelques heures, le chemin de l’école.
Pour rien au monde, elle ne souhaite mener la même vie que sa mère. Elle aspire à une existence loin de la terre et à un quotidien exaltant. Elle veut quitter ce village perdu de Poméranie et s’inscrire à une formation pour devenir puéricultrice. Elle aime les bébés. Pour accéder à ce rêve, elle a obtenu de haute lutte l’autorisation de continuer à suivre cet enseignement. Sans l’aide de son institutrice pour appuyer sa demande auprès de ses parents, elle aurait certainement été obligée de se consacrer totalement et définitivement aux travaux agricoles. Elle souhaite que ce sursis lui ouvre les portes d’une existence meilleure plus en accord avec ses aspirations.
En dehors de ses pas qui résonnent sur les quelques mètres qui séparent la maison de l’étable, la blondeur de ses cheveux permet également de la deviner dans la profondeur de la nuit. Elle n’apprécie pas de devoir quitter son lit à une heure aussi matinale, mais elle goûte le plaisir de cette obscurité qui l’enveloppe. Elle n’a peur ni de toute cette noirceur ni de l’avenir. Malgré son jeune âge, son caractère déterminé la pousse à appréhender la vie avec dynamisme. Les derniers évènements nationaux alimentent ses élans.
En effet, au-delà de son enseignante, l’avènement d’Hitler au pouvoir au début de cette année lui a également permis d’espérer de nouveaux horizons. Après la Grande Guerre, la crise financière de 1929 a mis à terre l’économie allemande qui n’avait pas eu le temps de panser ses plaies. Depuis quelques mois, ses parents ont repris confiance, ils croient en la politique menée par le nouveau chancelier. Il prône l’autosuffisance alimentaire, et l’augmentation de la production agricole constitue un des fers de lance de son programme pour relever l’économie du pays. Le père de Frida a retrouvé le sourire, bercé par les discours d’Hitler qui considère les paysans comme des héros à l’œuvre pour le salut de la nouvelle Allemagne. Cette valorisation de son métier l’a placé dans de bonnes dispositions et l’a rendu réceptif au souhait de Frida d’épouser une carrière elle aussi mise en avant par le Führer.
Mais en attendant de pouvoir prendre son envol, il lui reste encore de nombreux matins à affronter les frimas. En arrivant dans l’étable, elle retrouve son père, sa mère et son frère aîné penchés sous le pis des vaches. L’odeur familière des bêtes et la chaleur qui règne dans le bâtiment la ramènent à ses occupations présentes. Elle empoigne le premier seau plein de lait pour le porter dans l’écrémeuse. Ses parents ne lui ont pas appris à s’éterniser en vaines paroles ou embrassades. Leur salut du matin se concentre dans un sourire pour sa mère, un grognement pour son père et un clin d’œil pour son frère. L’heure est consacrée au travail. Les temps se révèlent rudes et Frida, malgré les faibles marques d’affection que lui prodigue sa famille, se sait aimée. Dans le regard de ses parents, elle lit l’admiration et la tendresse. Le dimanche matin, sa mère adore lui tresser les cheveux et ne manque pas de s’extasier sur leur blondeur. Elle a hérité des beaux yeux bleus de son père et de sa santé florissante, et ce dernier s’empresse d’en parler à chaque fois que l’occasion se présente.
Deux heures plus tard, l’estomac lesté d’un bon repas composé des produits de la ferme, elle aborde avec entrain les trois kilomètres qui la mèneront jusqu’à ses camarades et son école. Tous les matins, son père lui rappelle, ainsi qu’à son frère, qu’ils sont des privilégiés : beaucoup de citadins, avec la crise, sont affamés. Depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il ajoute : « Le Führer est en train d’arranger tout cela, nous allons pouvoir à nouveau nous enorgueillir de notre pays. Il va nous mener vers la prospérité. » Frida se sent beaucoup plus heureuse maintenant que ses parents ont repris confiance en la vie. Elle admire le nouveau chancelier.
Elle aperçoit le vieux bâtiment qui accueille l’école. Elle aime apprendre, mais elle se complaît également dans les lieux. L’odeur de la classe varie selon les saisons et les heures de la journée, mais c’est toujours celle de l’encre violette qui domine. Quelquefois, les effluves du parquet lavé ou des arbres de la cour, au printemps, lorsque la fenêtre est ouverte, se mêlent aux odeurs de l’encre. Tous les ans, après les vacances d’été, elle retrouve avec plaisir l’estrade, le tableau et le poêle entouré de sa grille et de sa provision de bois ou de charbon bien en vue. Elle essaie toujours d’éviter le fond de la classe, il y fait froid. Les pupitres à deux places sont usés et gravés. Ils témoignent de l’ennui de longs après-midis d’hiver et de l’angoisse des jours de compositions. La table est inclinée et facilite l’écriture que Frida aime peaufiner. Elle s’applique à réaliser au mieux les pleins et les déliés. En dessous du pupitre, sa case est toujours rangée avec le plus grand soin. Les manuels et les cahiers sont empilés avec rigueur.
À son arrivée devant l’école, elle est accueillie par Greta et Birgit. Comme elle, ses deux amies sont blondes aux yeux bleus, mais elles sont toutes deux bien plus menues que Frida. Elles sont sous-alimentées. Leurs parents ne sont pas agriculteurs et les années de crise ne les ont pas épargnées. Elles rêvent également d’un avenir meilleur. Greta veut devenir secrétaire et Birgit aspire au métier d’enseignante. Depuis quelques semaines, elles ont retrouvé leur sourire et ont doucement repris du poids. Leurs pères ne sont plus au chômage. Ce matin, Greta est excitée. Elle se précipite vers Frida dès son arrivée et s’écrie en lui montrant ses pieds :
— Tu as vu ! Maman m’a acheté des chaussures ! Elles sont belles, hein ?
— Oh oui, je les aime beaucoup ! Tu dois avoir chaud aux pieds.
Frida participe à la joie de son amie. En effet, les galoches qu’elle traînait, été comme hiver, depuis plusieurs années ne pouvaient plus porter le nom de chaussures. Ni l’une ni l’autre des trois jeunes filles n’abordent jamais les souffrances inhérentes à leur pauvreté, en parler aurait donné corps à ce problème douloureux. Maintenant que la situation évolue, leurs langues se délient.
La cloche les rappelle à l’ordre. Elles entrent silencieusement dans la salle. Hitler a opéré d’importants bouleversements dans le pays et l’enseignement commence également à se modifier. Depuis la dernière rentrée scolaire, son portrait trône derrière le bureau du professeur. Frau Fischer, son institutrice depuis trois ans, a changé. Elle semble beaucoup plus sérieuse et ne cesse de leur répéter qu’ils représentent l’avenir de l’Allemagne. Et qu’à ce titre, ils se doivent de se montrer à la hauteur des attentes de leur Führer. Elle n’accepte plus aucune incartade au règlement. Frida s’adapte très bien à la discipline, habituée à l’autorité paternelle, elle apprécie la plus grande rigueur exigée par le Chancelier. Mais au-delà des modifications liées à la méthode, les leçons de civisme devenues omniprésentes lui apparaissent essentielles. Tous les matins, elle aime découvrir la maxime inscrite sur le tableau noir. Aujourd’hui, elle lit : « Grâce à notre Führer, nous vivons une époque exaltante. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre. Il œuvre pour que nous puissions enraciner nos pieds dans notre sol et qu’aucune agression extérieure ne puisse nous déloger. » Frida se sent protégée.

?Pour découvrir la suite des aventures de Frida et Thomas, je vous invite ici

 


 

 
7/4/2017                                       Les couvertures de mes livres

Les couvertures de mes romans
 
Pour mes trois premiers livres, j’ai construit seule les couvertures. Pendant plusieurs semaines, Adobe Photoshop prenait le relais de Word.

9 à 10 mois me sont nécessaires pour terminer un roman. Quand satisfaite, je quitte mon clavier, je commence immédiatement à être taraudée par une évidence. Même si j’ai écrit un « chef-d’œuvre » pour que les lecteurs le découvrent encore faut-il qu’il les attire.

C’est là que débute le casse-tête de la recherche du titre et de la couverture. Comment accrocher le lecteur en un coup d’œil parmi tous les autres romans qui lui sont proposés ? Cet « emballage » doit être vendeur tout en respectant le ton du livre. Je ne veux pas arnaquer mes lecteurs !

Pour réussir à suivre les normes en vigueur dans le milieu littéraire, je me suis documentée. J’ai découvert qu’il existait une multitude de codes graphiques. Ils permettent aux lecteurs de se repérer entre les polars, la science-fiction, la fantasy, le roman d’aventures, la romance… Je pourrais continuer, la liste est longue. La couverture d’un livre est une forme de communication dont il faut maîtriser l’art.

Pour ce nouveau roman, j’ai sauté le pas. Un professionnel apportera immanquablement une plus-value significative à mon histoire. Je suis auteure et pas graphiste. Cette capacité d’organiser les différents éléments d’une couverture pour ne pas disperser l’œil du lecteur, je ne la maîtrise pas.

Sur les conseils de mes collègues écrivains, j’ai pris contact avec David D Forrest (http://www.kouvertures.com) et les échanges de mails se sont enchainés rapidement. David est concis, clair et surtout très réactif, ce qui comble l’impatiente chronique que je suis !

Très rapidement, j’ai reçu ses 3 propositions :



J’ai eu immédiatement un coup de cœur pour la première. Tout de suite, j’ai ressenti une harmonie dans ces 3 propositions que je ne vivais jamais face à mes créations.
Avec le résumé de mon livre et six mots qui le caractérisaient, David a su donner à cette illustration l’ambiance de mon histoire ! L’héroïne s’appelle Charlotte et c’est elle que je vois sur la couverture.

Mon roman est sorti le 6 avril 2017, je rédige ce petit article le 7 avril à 11 h. J’ai demandé au hasard est déjà 32e dans le top 100 des livres numériques sur Amazon. Quelle est la part de la couverture dans ce succès débutant ? Je n’ai pas la réponse, mais je suis convaincue qu’elle n’est pas négligeable. Sur les réseaux sociaux, cette couverture déclenche l’enthousiasme !
·         Cette couverture est magnifiquehttps://www.facebook.com/images/emoji.php/v8/f4c/1/16/1f642.png :) Titre accrocheurhttps://www.facebook.com/images/emoji.php/v8/f4c/1/16/1f642.png :) ça sent le succès à plein nezhttps://www.facebook.com/images/emoji.php/v8/f4c/1/16/1f642.png
·         Très tentant, en effethttps://www.facebook.com/images/emoji.php/v8/f4c/1/16/1f642.png
·         MAGNIFIQUE MAGNIFIQUE

Je conclurais en vous invitant à faire appel à David. Pour un prix très raisonnable, vous disposerez de l’emballage idéal pour cette œuvre dans laquelle vous vous êtes tant investi !
 

 


 

 
6/4/2017                                       J'ai demandé au hasard, premiers chapitres.

Prologue
 
 
Du sentier côtier, un spectacle étonnant s’offre aux yeux des promeneurs matinaux. Des hommes vêtus de combinaisons blanches s’affairent à transporter vers des camions les carcasses de six sangliers morts. Ils traînent les cadavres raidis des animaux à travers un tapis d’algues vertes. Les forces de l’ordre ont établi un cordon de sécurité autour du lieu des opérations pour protéger les employés de la hargne des riverains et des touristes qui se sont massés aux abords. Le représentant du préfet et ses collaborateurs viennent de descendre de voiture sous la protection des gendarmes. Les cris et les hurlements de la foule s’intensifient. Les officiels sont hués de toutes parts :
— Vous êtes des assassins ! Aujourd’hui, ce sont des sangliers, demain l’hydrogène sulfuré tuera des hommes. Vous protégez vos intérêts et ceux de l’agroalimentaire. Vous êtes à la botte des lobbies !
 
Des poignées de vase lancées avec précision atteignent les costumes de ces messieurs. La maréchaussée essaie tant bien que mal d’esquiver les projectiles. Mais la tenue vestimentaire des bureaucrates n’est absolument pas adaptée à un déplacement dans le limon. Les souliers vernis s’enfoncent et déséquilibrent leurs propriétaires. À la première poussée d’un des agents pour tenter d’éviter au sous-préfet l’impact de la boue, ce dernier s’étale de tout son long, le nez dans la salade de mer. Cette chute déclenche l’hilarité et les invectives des spectateurs :
— Si vous sortiez de vos ministères, vous connaîtriez un peu le terrain ! Nos plages sont empoisonnées et l’État s’en désintéresse. Vous n’êtes que des criminels, vous niez la réalité !
— Le tourisme en crève. Les agriculteurs sont montrés du doigt alors qu’ils ne font que ce qu’on leur dit de faire !
 
L’homme à terre se relève. Son costume est souillé de haut en bas. Il se précipite à l’abri d’un escarpement rocheux.
— C’est ça, cachez-vous ! Vous n’avez même pas le courage de vous expliquer sur vos choix politiques. L’État veut gagner du temps. Là encore, vous allez nier que la mort de ces pauvres bêtes est en lien avec la putréfaction des algues vertes. Vous nous dégoûtez !
— Vous n’êtes que des minables ! Vous nous cachez la vérité pour mieux vous en mettre plein les poches. Vous puez autant que ce goémon !
 
Après cet incident fâcheux et comique, les gendarmes font reculer les manifestants de plusieurs mètres. Ses prélèvements effectués, Charlotte en profite pour quitter discrètement le théâtre des opérations.
 
1
 
 
Mars 1848. Ploubazlanec. Famille Grovel.
 
Les voiles de la Marie-Jeanne s’éloignent vers la pointe de la Trinité. Dans l’anse de Paimpol, les départs des bateaux pour la pêche suivent la variation des marées. En ce matin de début de printemps, le soleil a déjà commencé depuis quelques heures sa courbe ascendante. Ses rayons réchauffent la petite Louise Grovel qui regarde intensément ce sloop emmener Antoine vers des aventures qui lui resteront inconnues.
Pour la première fois, son grand frère prend la mer sur le bateau de leur père. À 12 ans, comme tous les garçons du même âge dans ce village breton de pêcheurs, il commence sa carrière de mousse. Dans le cœur de Louise, la fierté de voir Antoine intégrer le monde des adultes se mêle à la tristesse de perdre son compagnon de jeu. Finies les longues courses sur la lande, finies les heures de pêche à pied, sa mère ne la laissera plus déambuler avec autant de liberté sans la surveillance de son frère.
La Marie-Jeanne a disparu derrière la falaise. En traînant ses sabots, Louise remonte vers le village. Ce matin, son père l’a autorisée exceptionnellement à accompagner les hommes pour ce premier départ. Elle sait qu’elle ne doit pas s’attarder, sa mère attend son aide pour les travaux ménagers. Ce soir, elle redescendra pour guetter l’arrivée des bateaux.
Deux rangées de chaumières bordent la ruelle principale du village. Les enfants jouent entre les maisons et, parmi eux, Louise remarque ses deux petits frères et ses deux sœurs cadettes. À 10 ans, elle aimerait encore participer à ces activités ludiques, mais son rôle d’aînée lui donne des responsabilités. Dès son entrée dans le logis, ses regrets sont balayés par le doux sourire de sa mère, Angélique :
— Alors, ma fille ! Les hommes ont pris la mer ? Antoine était-il content ?
— Oui, maman, j’ai attendu que la Marie-Jeanne passe la pointe de la Trinité. Antoine ne parlait pas. Peut-être qu’il avait peur.
— C’est possible, c’est dur de grandir.
 
Louise ne comprend pas vraiment le sens de ces dernières paroles, mais elle sent qu’elles marquent la fin des bavardages. Elle s’attable devant les pommes de terre à éplucher en observant le visage de sa mère, le sourire de cette dernière s’est envolé et son regard a repris sa tristesse habituelle.
Le soir, quand ils sont tous couchés dans les lits clos qui entourent la pièce, elle entend les conversations de ses parents. Elles tournent invariablement autour de leur pauvreté. Joseph, son père, répète sans cesse que les langoustes et les homards ont déserté les côtes proches de Ploubazlanec. Il tempête contre son incapacité à subvenir aux besoins de sa famille. Souvent, Angélique pleure en murmurant que tous les jours elle craint de ne pouvoir nourrir les enfants.
Louise en épluchant les légumes reconnaît la peur, la tristesse et la fatigue dans les yeux de sa mère. Depuis qu’elle a compris la détresse de ses parents, tous les soirs elle souhaite une pêche fructueuse. Elle rêve de revoir le sourire maternel. Mais, au premier regard qu’elle pose sur son père, ses espoirs s’envolent.
Les épluchures recueillies au creux de son tablier, elle se dirige vers le poulailler à l’arrière de la maison. Sa mère s’occupe jalousement de ses volailles et de son potager. Louise l’entend lors des conversations parentales nocturnes répéter que, sans ses œufs, il lui arriverait souvent de ne pouvoir donner aux enfants qu’une soupe de légumes. Cette situation la ronge, elle voudrait tellement pouvoir aider ses parents, mais comment peut-elle agir du haut de ses 10 ans ? Ce questionnement permanent à l’esprit, elle regagne la cuisine. Dès son entrée dans la chaumière, sa mère lui explique :
— Tu as encore le temps d’aller d’un bon pas jusqu’à Paimpol avant le repas. J’ai commandé un coupon de tissu à la couturière. Tu te dépêches et tu lui dis que je la payerai à ma prochaine visite.
 
Louise ne discute jamais un ordre, sa mère ne l’admettrait pas. Mais se rendre par ce beau matin de printemps à travers la lande jusqu’à Paimpol est un plaisir dont elle n’a absolument pas envie de se priver. L’idée de cette promenade solitaire l’enchante. Elle n’est pas dupe, si sa mère lui demande d’effectuer cette course, c’est aussi parce qu’elle ne peut pas payer son dû à la couturière. Et cette dernière ne pourra pas présenter une facture à une enfant. Ses petites jambes sont habituées à ces grandes cavalcades. Louise avale avec allégresse les six kilomètres qui séparent Porz Even de Paimpol. Les rayons du soleil nimbent les bords de mer d’une couleur douce typique du début de printemps. Le roulement des vagues accompagne les pas de Louise. À son arrivée sur le port, elle est revigorée par cette marche matinale.
Au centre de sa boutique, Marianne, la couturière, ajuste une veste sur un homme tout en discutant avec entrain. La richesse de ce client s’affiche dans toute sa tenue. Louise s’assoit sur une chaise près de l’entrée, elle sait que les enfants bien élevés ne doivent pas couper les conversations des adultes. En attendant, elle prête l’oreille aux bavardages de Marianne. La réputation de cette femme la classe parmi les personnes les mieux informées du canton.
— Alors, monsieur Le Guerrannic, qu’est-ce qui vous amène par chez nous aujourd’hui ?
— Je suis venu rendre visite à un de mes confrères armateurs. J’ai profité d’un de mes caboteurs.
— Il est vrai que le voyage du Conquet à Paimpol doit s’avérer plus simple par la mer que par la route. Vos bateaux, que transportent-ils ? Du poisson, ou plutôt les vins que vous négociez ?
— Les deux, ma brave Marianne. Certains d’entre eux trimballent les langoustes dénichées par les Molénais et d’autres les cuvées spéciales que je marchande.
— La pêche est-elle bonne au Conquet ?
— Notre port compte très peu de marins, et pourtant nos côtes grouillent de homards et de toutes sortes de crustacés.
— Eh bien, si vous pouviez passer le message à ces bêtes de bien vouloir effectuer le voyage jusque chez nous, ce serait certainement une bénédiction pour nos marins. Ici, ils ne ramassent plus rien dans leurs casiers.
— Il me semblerait plus efficace que ce soit les pêcheurs qui viennent à la rencontre des crustacés, répond l’armateur dans un tonitruant éclat de rire.
 
Louise est choquée. L’hilarité de ce riche armateur la blesse. Il se moque de leur misère, lui qui n’a sans doute jamais manqué de rien. Elle voudrait grandir vite et pouvoir le faire taire. Sur le chemin du retour, la colère de Louise s’estompe tout doucement. Elle se remémore les paroles de l’armateur et ne peut s’empêcher de penser qu’il a peut-être raison. Et si son père allait chercher les homards là où ils se trouvent ? Habituellement, ses parents n’écoutent pas les bavardages de leurs enfants, mais Louise doit réussir à faire passer cette information à son père.
En fin d’après-midi, Louise regarde la Marie-Jeanne approcher de la grève. Les visages des hommes sont empreints de gravité. Les matelots et Antoine sautent dans les vaguelettes qui s’écrasent sur les premiers galets. Une fois le voilier bien arrimé, Joseph leur passe par-dessus bord les quelques paniers d’osier contenant leur maigre pêche. Louise n’ose les rejoindre qu’au moment où ils commencent à remonter vers le village. En la voyant arriver, le visage de son père s’éclaire d’un léger sourire. C’est un homme rude, juste et droit, mais sa sévérité ne l’empêche pas d’aimer ses enfants et de le montrer.
— Alors ma fille, ton frère t’a manqué ? À nous, il a été bien utile ! Louise et Antoine se regardent gaiement. La rareté des compliments paternels les rend précieux.
— Je n’ai pas eu trop le temps de me rendre compte de son absence, mais j’avais hâte de vous voir rentrer.
— Comment as-tu occupé ta journée ?
— Je suis allée chez la couturière à Paimpol chercher du tissu. Il y avait un gros monsieur qui n’arrêtait pas de parler. Je crois que Marianne l’a appelé M. Guerrannic. Il racontait que, dans son village, il n’y a pas de pêcheurs mais plein de langoustes et de homards dans les environs. Ça serait bien que toutes ces bêtes viennent ici mais, le bonhomme, il riait et il disait que c’est les marins qui devraient aller au Conquet.
Louise croise le regard de son père. Elle sait qu’il l’a entendue.
— C’est où Le Conquet ? demande Antoine.
— Tout au bout du Finistère, répond Joseph. Allez, les gamins, au lieu de jacasser, marchez plus vite !
 
Le frère et la sœur pressent le pas pour mettre de la distance entre eux et les hommes. Dès qu’ils ont fui les oreilles indiscrètes, Antoine raconte sa journée. Il lui explique que, n’ayant pas encore la force des adultes, il ne peut pas hisser les voiles ni tirer les chaluts. Il ajoute qu’il n’a pas non plus l’expérience de la navigation. Ce préambule ne cache pas son dépit. Ce matin, il se croyait intégré parmi les hommes, et cette journée passée à exécuter toutes les tâches ingrates existantes sur un bateau lui a fait perdre de sa superbe. Louise comprend que le principal de son activité a consisté à lessiver le pont du voilier ou à servir de domestique aux matelots en leur apportant à boire et en leur transmettant les ordres du capitaine. Il précise :
— Et en plus, je suis très fatigué. Mais je suis ravi que papa vante mon utilité.
 
Quelques heures plus tard, dans la chaleur de son lit, Louise lutte contre le sommeil. Ce soir, elle voudrait entendre la conversation de ses parents. Elle essaie de ne pas suivre les souffles réguliers de ses frères et sœurs qui l’emportent dans les bras de Morphée. Ses yeux se ferment, elle ne saura pas si Angélique et Joseph parleront d’un avenir meilleur.
2
 
 
Ce matin, comme à l’accoutumée, à mon retour à l’hôtel de la Vinotière, au centre-ville du Conquet, je retrouve mes amis autour du petit déjeuner. Quand je suis ici, nous commençons invariablement notre journée par le rituel du petit déjeuner commun. Nos conversations tournent très souvent autour de la mer. À mon arrivée, ils échangent déjà sur le scandale actuel :
— La série des sangliers morts dans l’embouchure du Trieux continue. Dans la presse, ils font état d’une sixième victime en trois jours. Qu’en pense-t-on dans ton laboratoire, Charlotte ?
— On bouge. Les carcasses des animaux sont arrivées dans nos locaux, on doit procéder rapidement à l’autopsie et aux analyses. Dans la semaine, j’irai certainement effectuer des prélèvements sur place.
— Pour le moment, vous ne tirez donc aucune conclusion ? Le bruit court que les algues vertes seraient à l’origine de la mort suspecte de ces animaux. Tu y crois, toi ?
— Je n’en sais rien, il est trop tôt pour se prononcer. Ce que je peux vous dire, c’est que le spectacle n’était pas que sur la vase. En tant que toxicologue experte en ce domaine, le conseil général m’a demandé de me joindre immédiatement à l’enquête. Quand je suis arrivée sur les lieux, la police avait installé un cordon de sécurité autour de la zone où se trouvaient les carcasses des animaux. Sur l’extérieur de tout ce périmètre protégé, des représentants des associations écologiques manifestaient très bruyamment leur colère. Pour eux, il ne fait aucun doute que les sangliers sont morts après avoir inhalé les gaz toxiques issus de la putréfaction des algues vertes. Ils criaient au scandale. Ils s’en prenaient à l’incompétence des services publics qui laissent les agriculteurs utiliser à outrance les nitrates. Il est vrai que le côté incongru de ces animaux couchés sur le flanc au milieu de la vase et des laitues de mer pouvait intriguer. L’odeur qui régnait sur les lieux était insoutenable. Un mélange de relents de limon en décomposition et une senteur d’iode, qui n’avait rien à voir avec nos sels de bain, se mêlaient à la puanteur de la mort émanant des carcasses porcines. J’ai étudié l’environnement et effectué mes prélèvements au plus vite et j’ai fui les lieux.
Je dois y retourner lundi pour travailler avec le policier chargé de l’enquête.
Mais arrêtons de parler de mon boulot ! J’ai beau l’aimer, je ne suis pas venue pour vous exposer les résultats de mes recherches, je veux penser à autre chose.
 
Hier, par une belle soirée d’été, j’ai laissé les éprouvettes et les pipettes pour prendre la route du Conquet. Ce petit village de pêcheurs à la pointe du Finistère m’attire irrésistiblement. Bien que la famille de mon père en soit originaire, je ne l’ai découvert qu’à mon arrivée en Bretagne. J’en suis tombée amoureuse immédiatement. Je suis consciente que ma passion pour cette bourgade du bout de la terre est certainement liée à l’affection que je porte à mes grands-parents et à la souffrance d’en être éloignée. J’ai une impression confuse de les y retrouver.
De plus, je me passionne pour les animaux marins, nombreux dans la mer d’Iroise. Par leur intermédiaire, j’ai créé de solides amitiés. Comme à chacune de mes escapades vers ce bout du monde, je vais passer une partie de cette fin de semaine à la rencontre des phoques et des dauphins sur le bateau de Marion et Fabien.
Hier matin, en quittant mon petit appartement du centre-ville de Saint-Brieuc, j’ai jeté un sac sur le siège arrière de ma voiture. Je ne suis pas une adepte des garde-robes fournies. Mon style sportif me pousse à porter invariablement des jeans, des tee-shirts et des tennis. Dans le laboratoire, la blouse qui protège mes vêtements ne m’oblige pas à soigner mon style. Dès que je quitte mon travail, je laisse mes longs cheveux bruns et bouclés flotter dans mon dos. Ma peau hâlée par l’air marin suffit à me donner une bonne mine. Les fards ne sont pas pour moi.
Sur la route du Conquet, encore une fois le souvenir de mes grands-parents s’est imposé. J’ai été élevée par eux et principalement par ma grand-mère. Mes parents débordés par leur travail n’avaient que peu de temps à me consacrer. Mes grands-parents ont vécu toute leur enfance dans ce petit village et, avant même de m’y rendre, j’avais appris à l’aimer en écoutant leurs souvenirs de bambins. À l’adolescence, mon grand-père avait intégré l’École des mousses de Brest et, après son mariage, les aléas de la Marine nationale l’avaient amené à Toulon. Il y avait effectué toute sa carrière, ses enfants et petits-enfants y étaient nés. Au cours des années, mes grands-parents s’étaient habitués à vivre au soleil, et les voyages en Bretagne s’étaient espacés. C’est ainsi que, pour moi, Le Conquet était resté, jusqu’à ces dernières années, un village qui évoquait plus un décor de conte qu’une véritable bourgade portuaire.
Ma grand-mère me manquait et me manque toujours. J’avais espéré en venant vivre en Bretagne réussir à lui passer un message qui permette notre rapprochement.
 
Aux aurores, avant de retrouver mes amis autour du petit déjeuner, j’ai discrètement quitté ma chambre pour profiter du paysage léché par les rayons du soleil levant. Cette promenade matinale que je m’offre à chacune de mes visites s’apparente à un tour du propriétaire qu’effectuerait un seigneur revenant sur ses terres après quelques combats lointains. J’aime cette solitude durant laquelle je m’approprie en pensée la totalité de ce village. Je me sens chez moi.
 
La journée comble toutes mes aspirations. Après nous être équipés des gilets de sauvetage obligatoires, nous prenons la mer en direction de l’archipel de Molène. Un ciel bleu limpide et un soleil resplendissant illuminent notre sortie. À peine avons-nous vu s’éloigner le phare de Kermorvan que nous sommes rejoints par les dauphins. Les cétacés jouent le long du bateau, ils sautent dans son sillage ou lui ouvrent la voie. Leur danse harmonieuse nous accompagne pendant de longues minutes. Je suis submergée par l’émotion que me provoque ce ballet marin, un sentiment de complicité avec ces animaux sauvages m’envahit. À la suite de ce spectacle improvisé, l’approche de l’île de Beniguet, de l’îlot de Trielen, puis l’entrée dans le port de Molène se vivent dans le silence et la contemplation.
Après un solide repas de crêpes, le retour en mer s’effectue dans la joie et la bonne humeur. Les dauphins de la matinée font place aux phoques qui prennent le soleil sur les rochers de Quémènès et de Litiri. Des têtes noires avec de gros yeux curieux s’approchent de l’embarcation. Le regard humain de ces imposants mollassons m’attendrit. On ne sait plus très bien qui observe l’autre !
Cette journée au grand air marin m’a épuisée et, le lendemain, après ma visite habituelle à l’église, j’arpente en solitaire les chemins côtiers, les dunes des Blancs-Sablons, les quais et les ruelles du Conquet. Un circuit balisé par l’office du tourisme permet de découvrir l’histoire du village par l’intermédiaire d’écriteaux disséminés tout au long du chemin. L’un d’entre eux attire particulièrement mon attention, la similitude entre le parcours emprunté par de lointains marins et moi-même m’interpelle. J’apprends que le port du Conquet avant les années 1850 n’hébergeait pas de pêcheurs, son activité était principalement orientée vers le commerce. La pêche s’était développée avec l’arrivée de marins venant de Paimpol. À court de ressources dans leur région, ces hommes avaient pris la mer vers l’ouest. Ils avaient épuisé leurs côtes. Les langoustes et les homards avaient disparu. Les richesses de la mer d’Iroise les avaient poussés en quelques années à se sédentariser dans ce village.
 De mon côté, ma famille a quitté Le Conquet, et moi je suis en train de m’enraciner dans les Côtes-d’Armor. Je suis très attirée par Paimpol et toute sa région, et prospecte depuis quelques semaines pour trouver une maison. Je veux m’y installer définitivement. Mes parents et grands-parents ont choisi le soleil du sud de la France, mais moi j’aspire à la douceur du climat breton. De plus, dans ce pays qui est celui d’origine de ma grand-mère, j’espère la comprendre. J’effectue le chemin inverse à celui emprunté par ces marins du XIXe siècle.
 
Ce lundi matin, au laboratoire, la réunion du début de semaine est exclusivement axée sur l’enquête en cours, portant sur les morts suspectes de sangliers dans l’embouchure du Trieux. Les premières autopsies réalisées sur les animaux ont révélé un œdème pulmonaire ainsi qu’une congestion des méninges. Les experts estiment que l’œdème pulmonaire peut être issu d’une irritation des voies aériennes survenant à la suite d’une inhalation de gaz toxique. Le sulfure d’hydrogène que dégagent les algues vertes constitue un gaz extrêmement dangereux qui peut également déclencher la congestion des méninges. Tous s’accordent à dire que les morts répétitives de sangliers peuvent être liées aux laitues de mer.

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